Par Jean-Marc Daniel
Le 12 février 1986, il y a 40 ans, se tient dans la cathédrale de Cantorbéry pour les Français, de Canterbury pour les Anglais, une cérémonie d’une portée considérable. À compter de ce jour, l’Angleterre cesse d’être “une île entourée d’eau, de toutes parts”, selon une formule célèbre dont on ne sait s’il faut l’attribuer à Montesquieu, Michelet ou André Siegfried. En effet, en ce 12 février 1986, Roland Dumas, ministre français des Relations extérieures et Geoffrey Howe, secrétaire of Foreign Office du Royaume-Uni (c’est-à-dire l’homologue britannique de Roland Dumas), sous les regards attentifs de Margaret Thatcher et de François Mitterrand, signent un traité qui débute ainsi :
“Les Hautes Parties contractantes s’engagent à permettre la construction et l'exploitation par des sociétés privées concessionnaires d’une liaison fixe transmanche.”
Un peu plus loin, on trouve dans le texte :
“La liaison fixe transmanche, dont la description détaillée figure dans la Concession, est constituée d’un double tunnel ferroviaire, assorti d’une galerie de service, foré sous la Manche entre Fréthun dans le Pas-de-Calais et Cheriton dans le Kent.”
Une gestation particulièrement longue
La gestation de ce projet aura été particulièrement longue, puisque c’est en 1867 que Napoléon III et la reine Victoria en ont accepté le principe. Retardé par la guerre de 1870 et le départ forcé de Napoléon III, le lancement effectif de l’opération se fait en 1874. Tandis que les travaux avancent, en 1883, l’Amirauté britannique obtient de William Gladstone, le Premier ministre britannique, leur suspension afin de réfléchir aux conséquences militaires de la fin de l’insularité anglaise.
Il faut attendre 1957 pour que l’idée soit de nouveau d’actualité. L’adhésion du Royaume-Uni à la construction européenne, décidée en 1971, relance les travaux qui redémarrent en 1973. Mais de nouveau, des voix à Londres expriment leur opposition et début 1975, Harold Wilson, Premier ministre travailliste, en prétexte le coût pour tout arrêter.
“Faisant le point en 2024 pour les 30 ans de cette mise en service, Eurostar, le gestionnaire du tunnel, constatait qu’il n’était utilisé qu’à hauteur de 40 % de ses capacités”
Cependant, dès le premier sommet franco-britannique auquel participe François Mitterrand, celui-ci remet le sujet à l’ordre du jour. Margaret Thatcher, estimant qu’elle ne peut pas toujours dire “non” à ce qui arrive de Paris, de Bonn ou de Bruxelles, donne son accord. Résultat, le 6 mai 1994, Elizabeth II et François Mitterrand inaugurent le tunnel enfin réalisé.
Faisant le point en 2024 pour les 30 ans de cette mise en service, Eurostar, le gestionnaire du tunnel, constatait qu’il n’était utilisé qu’à hauteur de 40 % de ses capacités. Un constat qui donne raison au journaliste du ‘Monde’ présent à cette inauguration. Il écrivait en effet :
“Les esprits modernes et résolument européens ne peuvent gommer complètement cette idée simple, qui a fortifié depuis des siècles le tempérament national : si la Grande-Bretagne fut glorieuse, forte, et épargnée par l’opprobre de l’occupation étrangère, elle le doit à son insularité.”…