Loin des exemples allemands et américains

Budget Bayrou 2026, sans réformes ni ruptures

Faute d'élan politique, les futures lois de finances feront le service minimum afin d'assurer la soutenabilité de la dette

Budget Bayrou 2026, sans réformes ni ruptures François Bayrou, le 2 juillet 2025 - © SIPA

Économie et Politique
La chronique de Jean-Michel Lamy

Arrêter un cycle de dérive budgétaire sans changer de cycle politique relève du tour de magie. La performance est hors de portée. C’est pourquoi le Premier ministre préfère s’en tenir à une cagnotte de 40 milliards d’euros à économiser en 2026. Le chiffre s’inscrit dans une trajectoire théorique de maîtrise de la dépense publique sur quatre ans. En revanche, il ne sera que l’addition de tours de vis dispersés dans les différentes missions des trois fonctions publiques. Ni réformes ni ruptures pour le cru budgétaire Bayrou. La France des comptes publics continuera à voguer dans un sillage lesté d’une dette encore alourdie de 4,6 % de PIB – si tout va bien. C’est le service minimum. Quel contraste saisissant avec la copie budgétaire d’outre-Rhin axée sur l’investissement ou celle de Donald Trump au service d’une révolution conservatrice.

Concurrence entre nations sur le front budgétaire

La concurrence entre nations se déroule aussi sur le front budgétaire. En Allemagne que se passe-t-il ? Nouveau chancelier depuis le 6 mai dernier, le CDU Friedrich Merz donne des signaux sans détour. Il s’agit d’investir 1,5 point de PIB supplémentaire dans le numérique et les infrastructures de transport. Et également d’augmenter les crédits militaires pour atteindre 3,5 % de PIB en 2030 contre 2,1 % actuellement. Pour ce faire, un vote transpartisan du Bundestag a supprimé le “frein à la dette” constitutionnel. Fini le blocage ! “Nous aurons des chars et des écoles” a-t-on entendu sur les bancs de la gauche. L’investissement privé sera largement stimulé

Dès lors, Berlin consommera davantage d’émissions d’emprunts pour payer son surcroît de dette. La compétition avec la France, premier demandeur de capitaux en Europe, entraînera mécaniquement une hausse des taux souverains tricolores. À moins que les épargnants allemands arrêtent d’être séduits par les rentabilités d’outre-Atlantique et choisissent de financer leur… propre pays.

En Allemagne, un vote transpartisan du Bundestag a supprimé le “frein à la dette” constitutionnel. “Nous aurons des chars et des écoles” a-t-on entendu sur les bancs de la gauche.

Ce n’est pas gagné. Malgré l’accumulation des critiques, la “grande et belle” loi budgétaire de Trump devrait préserver l’attractivité des États-Unis pour les capitaux du monde entier. Le déficit fédéral serait certes creusé de 3 300 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. Les dépenses sociales sabrées et l’argent alloué à la lutte contre l’immigration sont des facteurs déstabilisants. À l’inverse, les réductions massives d’impôts, particuliers et entreprises, auront un impact positif. N’en déplaise aux dénigreurs, Donald Trump suit un fil conducteur cherchant à ouvrir des marchés pour les entreprises américaines, via l’affaire des droits de douane, et à renforcer leur taux de profits, via notamment la réduction des normes environnementales.

Risque d’enlisement dans des joutes comptables

La question n’est pas ici de soupeser la morale ou les chances de succès du trumpisme, mais de dire que chaque stratégie budgétaire, l’allemande comme l’américaine, inclue des objectifs à la fois précis et de portée générale. Où sont-ils dans le cas de la France ? Au fil des débats publics, le “40 milliards” est devenu pour les uns un marchepied “lignes rouges” à ne jamais franchir, et pour d’autres un prétexte à vendre sans retenue des oukases fiscaux. L’enlisement dans des joutes comptables est un danger majeur. Le recours aux experts à calculette est devenu le quotidien d’un personnel politique trop heureux de se défausser de ses responsabilités.

Sans réduction drastique des déficits publics, la charge de la dette va s’installer au rang de premier poste de l’État d’ici à la fin de la décennie.

N’empêche, des leçons sont à retenir (voir Le Billet). L’impératif de soutenabilité de la dette publique est un excellent vecteur qui justifie les arbitrages sur le redressement des comptes. Le stock des emprunts est réparti en un quart détenu par la BCE, un quart par les résidents hors zone euro, un quart par les résidents de la zone euro, un quart par les Français eux-mêmes. En apparence pas de péril à l’horizon. La faute serait de parier sur le retour de la planche à billets pour financer de nouveaux achats massifs d’OAT français par la BCE. Elle ne refonctionnera qu’en contrepartie d’une véritable austérité ! L’autre aveuglement serait d’oublier l’envolée du coût des emprunts. Sans réduction drastique des déficits publics, la charge de la dette va s’installer au rang de premier poste de l’État d’ici à la fin de la décennie. Il faut payer les prêteurs !

Les pistes d’économies explorées ci et là sont vite transformées en une vaste fresque de chagrins catégoriels. Elles sont disséquées par les modèles économétriques de l’OFCE ou de l’Institut des politiques publiques (IPP). À chaque fois il importe de détecter qui sont les gagnants ou les perdants au sein d’une population découpée en déciles, voire en centiles. L’exemple de “L’année blanche” – très tendance – est éclairant. La formule suspend les augmentations liées à la hausse des prix. L’IPP évalue le gain budgétaire à 5,7 milliards d’euros (3 sur les retraites, 1,4 sur le barème de l’IR, 1,3 sur les prestations sociales). Ce qui correspond à une perte de pouvoir d’achat pour les individus concernés. Le lamento des populations visées se multiplie facilement.

Nécessaire projet d’ensemble

Les efforts demandés à telle ou telle couche sociale auront leurs relais politiques toujours prompts à une créativité fiscale sans bornes. La présidente de l’Assemblée nationale a sa propre liste d’impôts… C’est pourquoi les magistrats de la Cour des comptes sont la boussole. Ils expliquent que la “dérive” des déficits des dernières années provient d’abord de “l’incapacité à maîtriser la dynamique d’une dépense publique” et pas prioritairement du recul des recettes fiscales, en tout cas de 20 % à peine. Ne nous trompons pas de cible. Dans cet imbroglio, François Bayrou ne pourra survivre qu’en tenant sa promesse initiale d’un projet d’ensemble. Dans un pays où le gigantisme de la dépense publique écrase tout, l’exploit serait d’inscrire les lois de finances et de sécurité sociale dans une reconstruction globale autour de l’augmentation de la productivité et de la performance éducative. Las, nous ne sommes ni à Berlin ni à Washington.

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