De son vivant, Jeffrey Epstein a multiplié les abus envers des jeunes femmes. Aujourd’hui, son ombre plane sur un autre cercle : celui des grands pontes du capitalisme mondial. Avant même que le ministère américain de la Justice ne publie une vaste collection de documents le 30 janvier, l’affaire Epstein avait déjà coûté leur carrière à suffisamment de personnalités pour remplir un jet privé. Les Wexner, magnat de la distribution qui employait Epstein comme conseiller financier, a été le premier à partir. Il a démissionné de L Brands en 2020. L’année suivante, Jes Staley, patron de la banque britannique Barclays, et Leon Black, fondateur de la société d’investissement Apollo, ont été détrônés. Certains des plus grands noms des affaires, de Bill Gates, cofondateur de Microsoft, à Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor, ont vu leur réputation ternie.
Ce réseau est un point faible pour les membres d’une élite bien particulière. La méritocratie les a rendus puissants, les marchés mondiaux les ont rendus riches, et Epstein les rend désormais infréquentables.
Opprobre sur l’élite
Leur nombre va certainement augmenter à mesure que les avocats, les journalistes et les accros aux réseaux sociaux se pencheront sur les e-mails d’Epstein. Le 4 février, le président de Paul Weiss, un cabinet d’avocats prestigieux, a rejoint ceux qui ont démissionné de leurs fonctions après la révélation de leurs liens avec Epstein. Ce que beaucoup de ces personnes discréditées ont en commun, outre divers degrés d’erreurs de jugement, c’est leur appartenance à une élite qui a connu son apogée entre les années 1980, lorsque Epstein a quitté Wall Street pour travailler comme “fixeur” (facilitateur) et conseiller fiscal, et 2019, année de sa mort apparemment par suicide. Epstein attirait les puissants précisément parce qu’il les connaissait presque tous. Ce réseau a pourtant constitué un point faible unique pour les membres d’une élite bien particulière. La méritocratie les a rendus puissants, les marchés mondiaux les ont rendus riches, et Epstein les rend désormais infréquentables.
Les mondialistes dans la tourmente
Ce groupe de titans mondiaux était déjà menacé. La confiance dans les grandes entreprises, et par conséquent dans ceux qui les dirigent, s’est effondrée. Un pourcentage record de 43 % des personnes interrogées par l’institut de sondage Gallup déclarent avoir “très peu” confiance en elles. La raison n’est pas un mystère. Les deux idéaux que sont le libre marché et la mondialisation ont été discrédités depuis la crise financière de 2007-2009 (peut-être le seul événement qui ait mis fin à plus de carrières qu’Epstein). Les efforts déployés depuis par les élites pour paraître plus normales, comme leur adhésion à la mode ESG, ont eu pour effet de les rendre encore plus étranges.
L’affaire Epstein n’aurait pas pu être mieux conçue pour embarrasser les puissants du capitalisme mondialisé.
L’affaire Epstein n’aurait pas pu être mieux conçue pour embarrasser les puissants du capitalisme mondialisé. D’aucuns seront très alarmés par la turpitude morale du groupe, ou du moins par la complaisance dont il faisait preuve à son égard. Le patron de DP World semble avoir pris des dispositions pour qu’une masseuse russe employée par Epstein se rende dans un hôtel en Turquie. Le site web de l’entreprise de logistique se vante d’avoir été le premier “champion HeForShe” du Moyen-Orient, un programme pour pre-omouvoir l’égalité des sexes mené par les Nations unies. (DP World n’a pas répondu à notre demande de commentaires.) D’autres seront consternés par les relations compromettantes entre hommes d’affaires et politiciens. Alors qu’il était ministre du gouvernement britannique, et peu avant de se lancer dans une lucrative carrière de consultant, Peter Mandelson semble avoir partagé avec Epstein des informations sensibles sur la crise de la zone euro et des conseils sur la manière dont JPMorgan Chase pourrait faire pression sur le gouvernement britannique. (La banque a refusé de commenter.)
Colère sélective de l’opinion publique
L’opinion publique se montre moins indulgente envers l’hypocrisie qu’envers les scandales sexuels ou la corruption – raison pour laquelle la colère suscitée par l’affaire Epstein ne se répartira pas équitablement. Ceux qui sont à la tête d’entreprises connues pour exhiber leur conscience sociale, ou qui ont publiquement nié tout lien avec Epstein, se retrouvent en première ligne. Des figures comme Donald Trump ou Elon Musk, dont l’autorité n’a jamais reposé sur la vertu morale, peuvent quant à elles continuer à ignorer cette association d’un haussement d’épaules.
Même la publication de millions de pages de documents liés à Epstein ne mettra pas un terme au scandale.
Même la publication de millions de pages de documents liés à Epstein ne mettra pas un terme au scandale. L’une des raisons est que, bien que le ministère de la Justice affirme que sa dernière publication satisfait à la “loi sur la transparence des dossiers Epstein” adoptée par le Congrès, de nombreux autres dossiers sont encore cachés. Quelles que soient les exigences de la loi, ses objectifs politiques ne sont pas encore atteints. “Ce n’est pas suffisant”, a réagi Ro Khanna, le démocrate qui l’a rédigée.
Divisions à venir dans l’élite
Une autre raison est que les élites feront ce qu’elles font souvent lorsque leur position est menacée : se disputer. Les remarques les plus intéressantes à Davos le mois dernier n’ont pas été celles de Mark Carney, le Premier ministre canadien, qui a longuement réfléchi à la “rupture” entre les États-Unis et le reste du monde, mais celles de Scott Bessent, le secrétaire américain au Trésor, qui a illustré la rupture au sein de l’élite américaine. Il a critiqué Gavin Newsom, le gouverneur de Californie, pour avoir un “milliardaire protecteur” en la personne d’Alex Soros. M. Soros est le fils de George, un investisseur qui intéresse beaucoup les théoriciens du complot et l’ancien employeur de M. Bessent.
Les enseignements les plus importants de la fin chaotique de l’élite liée à Epstein sont d’ordre moral. Mais qu’ils servent aussi d’avertissement à ceux qui leur succéderont.
Une élite affaiblie est également plus vulnérable au populisme. Donald Trump l’a bien compris : ces dernières semaines, il a multiplié les décrets visant à fustiger les grandes entreprises. Rien qu’en janvier, il a proposé de plafonner les taux des cartes de crédit, d’interdire les rachats d’actions par les entrepreneurs du secteur de la défense, et de modifier le financement des soins de santé, ce qui a effrayé les grands assureurs. Chacune de ces mesures est plus dissuasive qu’efficace, mais la volonté de M. Trump d’attaquer même ses partisans au sein de l’élite illustre bien l’impopularité des entreprises américaines.
Un avertissement pour les successeurs
Ce qui rend l’affaire Epstein si explosive, c’est que bon nombre de ceux qui gravitaient dans son orbite sont toujours au pouvoir. La correspondance d’Epstein se lit comme un ‘Who’s Who’ recouvert d’une fine couche de poussière. Mais alors que les personnes impliquées dans cette affaire sordide sont méprisées, ostracisées ou, dans certains cas, emprisonnées, une nouvelle élite économique se prépare à prendre leur place. Elle a ses propres vices.
La vision du monde des futures stars de la finance et de la technologie s’inspire souvent du mouvement de l’“altruisme efficace”, une sorte d’utilitarisme pour la génération Y qui est encore plus déroutant pour les gens ordinaires que le libéralisme de l’ancien régime [en français dans le texte]. Et les projets de société portés par les laboratoires d’IA de la Silicon Valley promettent des bouleversements plus radicaux encore que ceux engendrés par la mondialisation. Parallèlement, nombre d’acteurs de l’univers MAGA entretiennent un rapport décontracté à la corruption. Les enseignements les plus importants de la fin chaotique de l’élite liée à Epstein sont d’ordre moral. Mais qu’ils servent aussi d’avertissement à ceux qui leur succéderont.
The Economist
© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.