Fiabilité américaine

Cet irritant sentiment que la France avait raison

L’Amérique de Donald Trump a remis le gaullisme au goût du jour

Cet irritant sentiment que la France avait raison Charles de Gaulle à Londres, vers 1940-1943 - © Wikimédia Commons

Les dirigeants européens réunis du 13 au 15 février à la Conférence de Munich sur la sécurité ont trouvé un certain réconfort dans le ton adopté par les États-Unis, moins corrosif. Alors que l’année dernière, J. D. Vance, le vice-président américain, avait blessé et consterné, cette année, Marco Rubio, le secrétaire d’État du pays, s’est montré plus courtois dans ses critiques. Mais il n’en restait pas moins critique, et les Européens sont repartis avec le sentiment que, dans le monde de Donald Trump, ils sont livrés à eux-mêmes. C’est déjà suffisamment déconcertant. Mais si le caractère capricieux de Donald Trump inspire une profonde inquiétude aux Européens, ceux-ci sont également troublés par une autre idée dérangeante : le désagréable sentiment que la France avait peut-être raison, après tout.

L’exception française, tradition gaullienne

Aucun autre pays européen n’a été aussi systématiquement sceptique quant à la fiabilité de son allié transatlantique, ni n’a fait preuve d’une détermination aussi tenace à faire cavalier seul. Peu après son accession au pouvoir en 1958, Charles de Gaulle avait averti Konrad Adenauer, alors chancelier allemand, que les Américains n’étaient “pas fiables, pas très solides et ne comprenaient rien à l’histoire ni à l’Europe”. Ses réflexions sur l’évolution de l’équilibre des pouvoirs dans le monde avaient conduit le général à déclarer à un conseiller [Alain Peyrefitte, ndt] : “un jour ou l’autre, il peut se produire des évènements fabuleux. […] L’Amérique peut […] devenir une menace pour la paix.” En 1966, de Gaulle était en train de fabriquer la bombe nucléaire, se retirait du commandement militaire intégré de l’Otan et expulsait les soldats américains du sol français.

En 1958, Charles de Gaulle avait averti Konrad Adenauer, alors chancelier allemand, que les Américains n’étaient “pas fiables, pas très solides et ne comprenaient rien à l’histoire ni à l’Europe”.

Emmanuel Macron ne manque jamais une occasion de laisser s’exprimer le de Gaulle qui sommeille en lui. Depuis près de dix ans, le président harcèle les dirigeants européens pour réclamer l’“autonomie stratégique”. Ceux-ci ont réagi en levant les yeux au ciel ou en affichant leur indifférence. Lorsque le président français a déclaré à ‘The Economist’ en 2019 que l’Otan était en état de “mort cérébrale”, ses proches l’ont accusé de chercher à briser l’alliance transatlantique. La semaine dernière, il a déclaré que l’Europe était confrontée à une Amérique “ouvertement hostile” qui ne souhaite rien de moins que son “démembrement”, et que le moment présent constituait “une rupture géopolitique profonde”.

Un choix prématuré face à la Pax Americana

Dans les capitales européennes plus tournées vers l’Atlantique, la perspective de se retrouver seules sans les États-Unis a déclenché l’inquiétude. À Paris, qui dispose d’une force de dissuasion nucléaire totalement indépendante, envoie ses propres satellites dans l’espace, s’approvisionne en énergie nucléaire et construit ses propres avions de combat, on se sent enfin justifié. Mais si la France avait raison depuis le début sur la nécessité pour l’Europe de disposer d’une plus grande indépendance stratégique, pourquoi celle-ci n’est-elle pas advenue ? La réponse tient en trois points : la France avait raison, mais trop tôt ; elle avait raison, mais n’était pas crédible ; elle avait raison, mais elle agaçait tout le monde.

La France avait raison, mais trop tôt ;
elle avait raison, mais n’était pas crédible ;
elle avait raison, mais elle agaçait tout le monde.

Si la France a pris cette décision trop tôt pour ses alliés, c’est parce qu’ils considéraient à juste titre la Pax Americana d’après-guerre non pas comme un risque ou un déshonneur, mais comme la garantie qui unissait l’Occident. De Gaulle en a déduit, en particulier après la crise de Suez en 1956, que l’on ne pouvait pas faire entièrement confiance aux États-Unis. La Grande-Bretagne, alliée de la France pendant la crise de Suez, en a tiré la conclusion inverse : estimant qu’elle ne pouvait pas agir sans le soutien des Américains, elle s’est encore davantage rapprochée d’eux. La méfiance envers les États-Unis a poussé la France à diversifier ses alliances bien avant que Mark Carney [Premier ministre du Canada, ndt] n’en lance la mode. Mais la Grande-Bretagne considérait les États-Unis comme une extension d’elle-même, tandis que l’Allemagne était incapable d’affirmer sa propre puissance après la guerre. Ces pays, ainsi que d’autres en Europe, se sentaient plus tranquilles sous l’aile américaine et voyaient dans la volonté d’indépendance de la France non seulement une erreur, mais même un danger : une initiative qui risquait d’accélérer le désengagement américain.

Une prétention agaçante à l’indépendance

Si la France avait suivi sa propre logique jusqu’au bout, peut-être aurait-elle pu prévenir en partie ces doutes. Or pendant des décennies, la France (comme d’autres pays européens) a mené des politiques sociales qui ont diminué sa capacité à renforcer son pouvoir stratégique. Aujourd’hui encore, elle dépense chaque année six fois plus pour les retraites que pour la défense, et emprunte massivement à cette fin. Comment est-il possible, demandent les critiques, d’affirmer son autonomie stratégique si l’on dépend des marchés obligataires pour payer ses retraités ? De plus, la stratégie “buy European” de la France est depuis longtemps considérée par ses alliés qui se fournissent auprès des États-Unis comme un argument de vente pour l’industrie de l’armement française. Lorsque la France appelle à davantage d’emprunts communs pour réarmer l’Europe, ses amis entendent : “faites payer quelqu’un d’autre”. Lorsque la France préconise d’augmenter les dépenses de défense européennes, ses alliés entendent : “plus de contrats pour les fabricants français d’avions de combat, de missiles et de moteurs”.

Emmanuel Macron avec ses lunettes d’aviateur pour prendre la parole à Davos était dans le plus pur style français : provocateur, chic, peut-être ridicule, mais incontestablement spectaculaire.

Et puis il y a… comment dire ? le ton. La France se considère comme un allié sérieux en Europe et au sein de l’Otan, et ne comprend pas pourquoi ses idées se heurtent à une telle résistance. D’autres trouvent insupportable sa manière hautaine de tenter de les imposer. De Gaulle a laissé son siège européen à Bruxelles vacant pendant six mois, boycottant les réunions afin d’imposer sa volonté dans un différend sur les règles de prise de décision. Les Européens d’Europe centrale et orientale n’ont pas oublié que Jacques Chirac, alors président, leur a dit qu’en soutenant la guerre américaine en Irak, ils avaient “manqué l’occasion de se taire”. Emmanuel Macron avec ses lunettes d’aviateur pour prendre la parole à Davos é36tait dans le plus pur style français : provocateur, chic, peut-être ridicule, mais incontestablement spectaculaire. Certains ont adoré. D’autres non.

La reconnaissance se fera attendre

La France a certes commis son lot d’erreurs. La posture de De Gaulle envers les États-Unis était en partie une tentative de préserver le statut de grande puissance du pays, malgré sa gestion souvent brutale des luttes pour l’indépendance. Ses prétentions à garder une influence après la décolonisation tournent parfois mal, comme au Sahel, où la Russie a exploité le ressentiment à l’égard de la France. Paris soutient volontiers le renforcement de l’Europe lorsque cela lui convient, mais s’y oppose avec désinvolture dans le cas contraire (sur l’accord commercial avec le Mercosur, par exemple).

Susceptible, fier, exaspérant, c’est un pays qui fait sortir les autres de leurs gonds. La France, écrivait le général, “ne peut être la France sans grandeur”. Parmi les dirigeants européens aux prises avec les implications de la fracture transatlantique, quelques-uns espèrent encore qu’il s’agit d’un épisode passager. D’autres sont découragés par le coût d’une action isolée. Raillée, rejetée, dénigrée, la France a longtemps eu une vision différente du monde et n’a guère hésité à le dire. Que l’on ne s’attende pas à ce que ses alliés européens lui en soient reconnaissants, même lorsqu’ils sont d’accord avec elle.

The Economist

© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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