Quelle est la valeur de l’air pur ? Certains, en prenant une grande bouffée d’air vivifiant au sommet d’une montagne ou au bord d’une falaise de l’Atlantique, pourraient penser qu’il n’a pas de prix.
La lutte contre la pollution atmosphérique a néanmoins un coût réel. D’un côté, les entreprises doivent investir dans de nouveaux équipements ; certaines industries risquent de devoir réduire leurs activités, voire de disparaître ; il faut que les ménages acquièrent des équipements plus propres pour cuisiner et se chauffer. De l’autre, il y a les avantages liés à la prévention des problèmes de santé dus à la pollution atmosphérique, en particulier chez les enfants, les malades et les personnes âgées.
Analyse coûts/bénéfices de l’air pur
Décider quel montant consacrer aux efforts de dépollution est un problème économique classique, puisque sa résolution demande de mettre en balance les deux côtés du bilan. Mais comment effectuer une analyse coûts/bénéfices lorsque ceux-ci consistent à éviter que des personnes tombent malades ou meurent prématurément ? Évaluer le prix de l’air pur débouche alors sur un problème encore plus ardu : attribuer une valeur à la vie humaine.
Le potentiel de revenus sur toute une vie n’équivaut pas à la valeur d’une vie.
Or c’est une question que les organismes de surveillance environnementale américains ont décidé de ne plus aborder. L’United States Environmental Protection Agency (Agence de protection de l’environnement des États-Unis, EPA) a annoncé le mois dernier que, lorsqu’elle effectuerait l’analyse coûts/bénéfices des réglementations, elle ne fixerait plus de prix aux bénéfices associés à l’air pur pour la santé. Les incertitudes sur la valeur de ces derniers sont tout simplement trop nombreuses, selon les responsables de l’EPA. Les sceptiques y voient un moyen d’édulcorer la réglementation. “Ce qui n’est pas compté ne compte pas”, dit le vieil adage, et refuser d’attribuer une valeur monétaire à l’air pur revient donc à minimiser ses bienfaits.
Le gouvernement fédéral américain exige des régulateurs qu’ils réalisent des analyses coûts/bénéfices depuis un décret pris en 1981 par Ronald Reagan, alors président. Son objectif était de réduire les obligations réglementaires en ne conservant que celles dont le coût serait clairement justifié. Murray Weidenbaum, alors président du Council of Economic Advisers (“Conseil des conseillers économiques”) du président, faisait valoir que, si les réglementations sur la pollution atmosphérique ne sauvaient qu’un petit nombre de vies tout en coûtant beaucoup d’argent, cet argent serait mieux dépensé ailleurs. Les hôpitaux auraient pu par exemple recevoir ces sommes pour financer de meilleurs soins en cardiologie. Les détracteurs, en l’occurrence le Parti démocrate, y ont vu une manœuvre destinée à promouvoir une dérégulation favorable aux entreprises. Il ont rétorqué qu’il était impossible d’attribuer une valeur monétaire à une vie humaine. Ce qui, si l’on y réfléchit, est assez proche de l’argument avancé aujourd’hui par l’EPA.
Valeur statistique de la vie et salaire
L’EPA des années 1980 s’est toutefois appuyée sur le concept de “valeur statistique de la vie” (VSV). Cette mesure n’est pas assimilable à la valeur d’une personne. Les actuaires avaient auparavant proposé d’évaluer quels bénéfices présentait un investissement visant à sauver des vies (ou même la souscription d’une assurance-vie) en se basant sur la perte de revenus en cas de décès. Le salaire peut être interprété, au moins en partie, comme le prix auquel un individu accepte de céder des heures de son espérance de vie, par définition finie.
Déterminer combien les personnes sont prêtes à dépenser pour réduire d’une valeur déterminée leur probabilité de décès permet de déduire la valeur statistique de la vie.
En extrapolant à toute une vie, proportionnellement au temps encore à vivre, on pourrait déterminer la valeur marchande des années restantes. Cette approche est connue sous le nom de “méthode du capital humain”. Elle est toutefois tombée en disgrâce quand les économistes ont fait remarquer qu’elle ne pouvait pas s’appliquer aux individus ne touchant pas de salaire de marché. Les personnes âgées, les malades et ceux qui renonçaient à un travail rémunéré (pour s’occuper de leurs enfants, par exemple) se voyaient attribuer une valeur nulle. Le potentiel de revenus sur toute une vie n’équivaut pas à la valeur d’une vie.
Prix consenti du risque évité
Thomas Schelling, qui a remporté le prix Nobel d’économie en 2005, estimait que la méthode du capital humain était très imparfaite. La valeur d’une vie, notait-il, dépend du point de vue de l’évaluateur. Il soulignait qu’une vie “identifiée” a une valeur quasi infinie. “Imaginons qu’une fillette de six ans aux cheveux bruns ait besoin de milliers de dollars pour une opération qui prolongera sa vie jusqu’à Noël, et la poste sera submergée de pièces de 5 et 10 cents pour la sauver”, écrivait-il en 1968. Mais si l’on demande une augmentation des impôts pour financer de meilleurs soins hospitaliers, rares sont ceux qui ouvriront leur portefeuille. Ce second exemple correspond à une vie “statistique” : le risque accru de mortalité pour une personne non identifiable. En matière de politique réglementaire, affirmait Thomas Schelling, ce qui importe, c’est le montant que les gens sont prêts à dépenser pour cet inconnu qui pourrait s’avérer être soi-même.
L’idée de Thomas Schelling était que l’on prend continuellement des risques qui peuvent entraîner notre mort. L’automobile, par exemple, comporte toujours le risque d’un accident mortel. En dépensant un peu plus pour les dispositifs de sécurité des voitures, on réduit le risque de décès. Déterminer combien les personnes sont prêtes à dépenser pour réduire d’une valeur déterminée leur probabilité de décès permet de déduire la valeur statistique de la vie. Si 100 000 personnes sont prêtes à dépenser 100 dollars chacune pour éviter un risque de décès de 1 sur 100 000, par exemple, alors 10 millions de dollars ont été dépensés pour prévenir un décès prévu. Encore une fois, ce chiffre ne fixe pas la valeur d’une vie, mais indique plutôt le montant que les gens sont prêts à payer pour éviter qu’elle ne soit perdue.
Primes et qualité de vie
L’EPA a historiquement utilisé une VSV de 7,4 millions de dollars de 2006 (12 millions de dollars aujourd’hui, soit 10,20 millions d’euros), principalement calculée à partir d’études sur les salaires plus élevés exigés par les travailleurs pour effectuer des emplois augmentant leur risque de décès. Un article a examiné la variation des primes d’enrôlement versées par l’armée américaine, variation qui a évolué suivant le taux de mortalité pendant les guerres en Afghanistan et en Irak.
Une estimation approximative vaut mieux que rien. Les régulateurs ont besoin d’un point de référence pour mesurer le coût des décisions.
Les Britanniques sont encore moins délicats. Leur service national de santé rationne les soins en utilisant les “années de vie pondérées par la qualité” (“quality-adjusted life year”, QALY), une approche qui suit la même logique que la VSV, mais qui prend en compte chaque année d’espérance de vie individuelle et la pondère selon une mesure d’utilité [d’une intervention ou d’un traitement médical, ndt]. Un traitement qui permet à un patient de vivre plus longtemps mais en souffrant de douleurs chroniques peut contribuer à un score QALY inférieur à celui d’un traitement moins efficace mais présentant moins d’effets secondaires. Toutes choses égales par ailleurs, les interventions visant à protéger les enfants “statistiques” sont jugées plus précieuses que celles visant à protéger les retraités “statistiques”, qui ont moins d’années à vivre.
Ce sont là autant de moyens astucieux pour tenter de répondre à une question insoluble. D’une manière ou d’une autre, la valeur d’une vie n’est certainement pas nulle. Les gens ont tendance à aimer être en vie et à être prêts à payer pour le rester. Une estimation approximative vaut mieux que rien, et les régulateurs ont besoin d’un point de référence pour mesurer le coût des décisions. On accuse souvent les économistes d’insensibilité lorsqu’ils posent des questions comme “combien vaut une vie ?”. Mais ne pas poser la question serait bien pire.
The Economist
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