Économie et Politique
La chronique de Jean-Michel Lamy
Faire du Trump “commercial” tout en le sachant. En déplacement à Pékin, Emmanuel Macron avait esquissé la manœuvre. Cette fois-ci, le Haut-commissariat à la stratégie et au plan a utilisé la puissance de calcul statistique du Cepii (Centre d'études prospectives et d'informations internationales) pour démontrer aux Européens, Allemagne en tête, que la fabrique chinoise constitue une menace existentielle pour le cœur de métier industriel du Vieux continent. Au point de plaider pour un “Liberation Day” à la bruxelloise. En clair, seule une massive protection douanière de 30 %, ciblée sur le “made in China” peut sauver les usines des Vingt-Sept. Qu’importe si tirer sur le quartier général du libre-échange choque le vieux monde.
Soutien de Xi Jinping à Vladimir Poutine
Devant les risques d’effondrement industriel, il est temps de bousculer les logiciels d’antan. Emmanuel Macron le dit aux journaux européens avec les mots de la modération élyséenne : “il ne s’agit pas d’être protectionniste, mais d’être cohérent”. Ah, l’avant-garde utopiste des Français serait-elle encore dans un cul-de-sac… Une solide défense commerciale ne peut prendre corps sans une Europe unie sur l’objectif. Rien ne serait perdu d’avance, car cette fois-ci tout est différent. L’enterrement de l’ordre mondial post-1945 est acté. Aujourd’hui le doux commerce a d’autres dimensions que la “douceur” et le seul marketing.
À l’égard de la Chine, le double état des lieux, politique et économique, pousse aux changements de comportement. La civilisation de l’empire du Milieu commence à peine à être comprise pour ce qu’elle est depuis… toujours. La puissance économique chinoise commence à peine à être diagnostiquée pour ce qu’elle devient depuis trois, quatre ans. L’ouvrage majeur de Frank Dikötter, publié aux éditions Tallandier, ‘La Chine après Mao’, ouvre les yeux. Le trait est sans détour : “en 2018, le président Xi Jinping avertissait que la Chine ne doit jamais copier d’autres pays, et surtout pas l’indépendance de l’autorité judiciaire et la séparation des pouvoirs propres à l’Occident”. C’est pourquoi les purges se suivent et se ressemblent. La récente élimination du plus puissant général de Chine pour mieux préparer la guerre avec Taïwan n’étonne plus. “La Chine est une dictature”, tranche Frank Dikötter. Qui plus est “numérique”.
Pékin s’ancre dans le camp autoritaire en signant, le 4 février dernier, avec Moscou “une coordination stratégique plus approfondie”.
Les enjeux d’une riposte industrialo-commerciale de l’Union européenne (UE) aux offensives chinoises ne sauraient ignorer ce terreau. Au niveau diplomatique, Pékin s’ancre dans le camp autoritaire en signant, le 4 février dernier, avec Moscou “une coordination stratégique plus approfondie” afin de “maintenir conjointement la stabilité mondiale”. Le soutien de Xi Jinping à Vladimir Poutine ne fera pas défaut. Au niveau économique, Pékin n’hésite pas non plus à montrer ses muscles, en particulier sur l’exportation de terres rares – ces métaux ultra-stratégiques dont l’Occident est démuni. L’apaisement commercial avec l’UE n’est que de surface.
Naufrage de la théorie des avantages comparatifs
C’est à ce moment qu’arrive Clément Beaune, haut-commissaire au Plan. Avec un haut-parleur, il dresse devant les Européens un sombre décor : “les résultats montrent une accélération de la concurrence chinoise. Ses acteurs gagnent des parts sur le marché intérieur européen comme sur les marchés tiers où l’UE est en compétition”. Ce choc est systémique parce que la pression chinoise ne se limite plus aux segments à faible valeur ajoutée. Elle touche directement les bastions de l’automobile et de la chimie. “Sur le marché unique, jusqu’à 55 % de la production manufacturière européenne seraient menacés à moyen terme si les tendances actuelles se prolongent”, ajoute l’étude du Plan. La proportion serait de 70 % en Allemagne, 60 % en Italie, 50 % en Espagne, 36 % en France. Berlin sera “enchanté” d’apprendre que bientôt ne subsistera que 30 % de sa force industrielle. Des écarts de coût de 30 à 40 %, voire 60% dans certains segments, à qualité égale sinon supérieure expliquent ce funeste avenir. Avec le concours d’un yuan volontairement sous-évalué de 20 à 30%.
Face au “made in China”, il n’y aura bientôt plus un seul secteur où l’UE pourra produire avec un avantage relatif par rapport aux concurrents.
Les professeurs d’économie seront à leur tour “enchantés” d’apprendre que la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo ne tient plus la route. Face au “made in China”, il n’y aura bientôt plus un seul secteur où l’UE pourra produire avec un avantage relatif par rapport aux concurrents. Le phénomène a déjà été observé avec les panneaux photovoltaïques où Pékin a raflé 100 % du marché sous le regard satisfait de la Commission (au nom du respect des avantages comparatifs). Le Plan relève au passage que les États-Unis seront également concernés.
Éviter une spirale de “destruction destructrice”
Que faire ? Tout d’abord, militer pour une prise de conscience globale des Européens. Actuellement, beaucoup se pressent à Pékin pour oublier le “stress Trump”. Le Britannique Keir Starmer, Premier ministre, juge “vital” d’identifier les opportunités de collaboration et repart ravi d’une réduction de 10 à 5 % des droits de douane sur les exportations de whisky. Le chef du gouvernement irlandais veut “croire au libre-échange et à des relations ouvertes”. Friedrich Merz, le chancelier allemand programmé pour la fin du mois, hésite entre l’état d’esprit ordinaire “d’avant” et l’aventure du rapport de force.
Ensuite, ne mésestimons pas les… petits pas de la Commission. Le renforcement des instruments de défense commerciale existe. En réalité, ils sont inopérants notamment face au tsunami de l’automobile électrique chinoise. L’ajout d’une préférence européenne n’apportera pas non plus de vraies protections. Consolidons ces curseurs, certes. Mais pour éviter une spirale de “destruction destructrice”, le patron du Plan recommande de dresser un mur douanier général. Quelle coalition au sein des Vingt-Sept serait prête à affronter le courroux de Pékin ? On ne sait. Les taxes douanières ne sont que des abris temporaires pour empêcher la liquidation totale d’un tissu industriel. L’instauration d’un agenda de compétitivité global doit nécessairement accompagner le processus. Notre affaire à tous.