Pour une politique monétaire 'avancée'

Comment muscler la souveraineté de l’euro

À son corps défendant, la monnaie unique fait partie de la panoplie de défense des intérêts vitaux du continent

Comment muscler la souveraineté de l’euro © Banque centrale européenne

Économie et Politique
La chronique de Jean-Michel Lamy

La souveraineté industrielle est demandée partout, la souveraineté monétaire nulle part. Comme un avion furtif, l’euro se joue de la géopolitique en échappant aux multiples chocs. La BCE (Banque centrale européenne) remplit tellement son mandat que seuls les analystes de marché trouvent motifs à querelles sur le niveau des taux d’intérêt. Cette mer de tranquillité n’est qu’apparence. À son corps défendant, l’euro fait partie de la panoplie de défense des intérêts vitaux du continent. C’est pourquoi le moment est au renouvellement.

L’Eurosystème face à la tentation nationaliste

Emmanuel Macron a fait sien ce constat pour justifier l’application du concept de “dissuasion avancée” à la dissuasion nucléaire française. L’Allemagne en sera un partenaire clé. Eh bien pourquoi Francfort, siège de la BCE, ne réfléchirait pas à une politique monétaire “avancée” ? L’analogie est tentante. Elle rappelle une époque où Berlin et Paris tenaient rang égal avec la monnaie pour l’un, le nucléaire et le Conseil de sécurité de l’ONU pour l’autre. Une forme de parité est nécessaire aux grandes nations participant à un projet commun. Elle est nécessaire pour procéder de concert aux indispensables ajustements.

Dans un monde dérégulé, la priorité porte sur la préservation de l’indépendance de la banque centrale, qui a en charge le maintien de la stabilité des prix autour de 2 %.

Dans un monde dérégulé, le pôle antivolatilité de la BCE fait office de phare pour l’ensemble de la communauté. La priorité porte sur la préservation de l’indépendance de la banque centrale, qui a en charge le maintien de la stabilité des prix autour de 2 %. En face, les pouvoirs politiques ont une tendance “naturelle” à vouloir prendre le contrôle de la politique monétaire. Récemment, Donald Trump a voulu débarquer le président de la Fed (Réserve fédérale américaine) pour son refus de baisser les taux. Au point de susciter une internationale de onze banquiers centraux proclamant “leur pleine solidarité avec un président qui exerce ses fonctions avec intégrité et fidèle à son mandat”. Ils ne sont que les héritiers récents d’un État de droit partout fragilisé.

En zone euro, le traité de Maastricht offre toutes garanties sur le mandat d’indépendance. Sous réserve qu’arrivent aux commandes des leaders politiques nommant des dirigeants de la BCE aux ordres. La légitimité acquise par l’Eurosystème (la BCE et les banques centrales de ses États membres) n’est pas un bouclier étanche contre un retour aux “vieilles” pratiques. Que l’on se rappelle Nicolas Sarkozy chef de l’État pourfendant Francfort. En 2026, en France, les programmes extrêmes s’en prennent aux traités européens et au financement de la Commission. Les répercussions déstabilisantes sur le fonctionnement de la zone euro seraient visibles assez vite.

Le point critique de la tenue des comptes publics

La tenue des comptes publics par les États membres est l’autre point critique. Sur ce plan, le “bilan Macron” représente une grave menace passée jusqu’à présent sous les radars. L’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques) vient de tirer la leçon “d’un déficit de compromis”. Si l’on veut être en conformité avec les règles européennes, les moindres efforts budgétaires de 2026 conduisent à un “effort brut” d’une quarantaine de milliards d’euros en 2027. Mission impossible pour la cohorte de candidats à la présidentielle. Que diront-ils ? Que l’Europe peut payer. À l’image d’Emmanuel Macron qui ne cesse de réclamer une capacité commune d’endettement pour les dépenses d’avenir - les eurobonds.

Beaucoup assurent que la BCE sera contrainte d’intervenir sur les marchés pour acheter la dette tricolore au motif d’éviter le collapsus de la zone euro.

Peut-être est-ce une façon de conjurer le sort d’un “grand” pays étranglé par une dette devenant insoutenable à cause de l’envolée des taux d’emprunts. Ce risque d’effondrement financier existe. Et là, les paris sont ouverts. Beaucoup assurent que la BCE sera contrainte d’intervenir sur les marchés pour acheter la dette tricolore au motif d’éviter le collapsus de la zone euro. Francfort sait faire et l’a montré lors de crise financière de 2012. Tous les pays de la zone étaient concernés, alors que cette fois-ci le traitement de l’urgence se limiterait à un seul. Une vraie différence qui se négociera par des contreparties de rigueur à demander au pénitent. À ce propos encore, qu’en dit aux électeurs la cohorte des présidentiables ?

La multiplication des objectifs obscurcit l’horizon de la BCE

Un tel schéma ne va pas de soi, car il fait sortir la BCE de son mandat de lutte contre l’inflation et de sa sphère de crédibilité. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a toute légitimité pour souligner que ni le Covid-19 ni l’Ukraine n’ont empêché l’institution de ramener les prix autour de la cible de 2 %. Sans aucun doute ce succès est-il dû au caractère fédéral de l’institution. Ça marche.

Jusqu’à quel point la politique monétaire peut-elle compenser les dérapages budgétaires des États ? (…) La martingale réside dans une politique monétaire de taux optimal.

Il reste que la multiplication des objectifs obscurcit l’horizon de la BCE. Jusqu’à quel point la politique monétaire peut-elle compenser les dérapages budgétaires des États ? Dans ce cas de figure, les instruments utilisés – la baisse “artificielle” des taux couplée avec le rachat de dettes publiques – sont inflationnistes. Le prix des actions et de l’immobilier en témoigne. Que tous les partisans du laxisme budgétaire sur les fonds de la BCE le sachent. Jusqu’à quel point également la BCE doit-elle ouvrir les vannes pour la transition énergétique et les dépenses militaires ? Il faut en mesurer les conséquences.

La martingale réside dans une politique monétaire de taux optimal. Elle réside principalement dans l’utilisation judicieuse de l’épargne des Européens. Le livre d’Alain Lemasson, ‘L’Union des marchés de capitaux’, en donne le mode d’emploi. Voilà une des briques à intégrer à une politique monétaire “avancée”. Le resserrement des rangs est une question de survie. Conflits militaires et ruptures dans les chaînes d’approvisionnement obligent. Sur CNews, Philippe de Villiers analyse : “ils se sont servis de l’euro pour fédéraliser l’UE, ils veulent se servir du nucléaire pour fabriquer une souveraineté européenne”. L’essayiste voit juste, pour une prédiction bien lointaine.

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