Conversations littéraires

Delphine Grouès : “Monter à cheval, c’est comme s’enraciner mais sans l’immobilité”

Dans ‘Les Braises de Patagonie’, l’enseignante passionnée d’équitation entrecroise les destins d’une médecin exerçant dans les années 1950 et d’un étudiant en quête de ses origines dans le Chili d’aujourd’hui

Delphine Grouès : “Monter à cheval, c’est comme s’enraciner mais sans l’immobilité” Delphine Grouès - Photos par Olivier Roller

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Conversations littéraires, morceaux choisis
Interview menée par Marie-Madeleine Rigopoulos

Directrice de la Maison des arts et de la création ainsi que de l’Institut des compétences et de l’innovation à Sciences Po, mon invitée vit entre deux mondes. Écrivain, elle traverse les frontières entre transmission et exploration, entre Vieux continent et Amérique latine, entre Saint-Germain-des-Prés et la cordillère des Andes avec une aisance déconcertante. Et si la vraie vie se situait dans les interstices de ces deux dimensions ? Après ‘Cordillera’, un premier roman très remarqué paru en janvier 2023, la voici de retour avec ‘Les Braises de Patagonie’, publié aux éditions du Cherche-Midi. Ce roman est une traversée dans l’espace et dans le temps où vont entrer en collision deux destins poignants d’humanité – d’abord celui de Valentina, une des premières femmes médecins dans le Chili des années 1950, une femme puissante, originaire des Kawésqars, tribu autochtone profondément ancrée dans un territoire lié à tout jamais à la nature et à son destin fracassé par l’invasion des colons. Valentina est envoyée en Terre de Feu pour soigner les “arrieros”, terme chilien pour les gauchos, ces cow-boys d’Amérique du Sud qui travaillaient sur les immenses ranchs où étaient élevés les bœufs et les moutons qui firent la fortune de riches propriétaires peu scrupuleux en matière de politique. Cinquante ans plus tard, nous suivons la trajectoire de Luis, un jeune garçon originaire du Havre qui, à la suite du décès de sa mère, va partir au Chili à la recherche de ses véritables racines. C’est là qu’il découvrira le terrible destin des hommes et des femmes qui osèrent s’élever contre la dictature, mais qu’il renouera aussi, peut-être, avec son histoire et une famille au destin hors normes.


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Morceaux choisis

Delphine Grouès, vous vivez entre deux mondes. L’inspiration pour ‘Les Braises de Patagonie’ vient d’une expérience personnelle. Comment se fait-il que vous ayez des attaches aussi fortes avec la Patagonie et le Chili ?

J’ai un lien viscéral depuis un cours sur le Chili et notamment la musique en lien avec la politique, reçu à l’université en Angleterre. J’ai choisi de rédiger un doctorat sur le sujet de la poésie populaire et des traditions au Chili, j’y suis donc vite allée et j’ai découvert la Cordillère. Ce fut un deuxième coup de cœur pour cette immense paroi minérale qui traverse toute l’Amérique du Sud. Je suis partie la traverser avec les ‘arrieros’ qui la connaissent par cœur. J’ai en même temps cette fascination pour une histoire tourbillonnante digne d’un scénario de film, depuis l’indépendance du pays, et même avant. Cette terre est absolument fascinante : elle tremble, il y a les volcans, il y a les fjords, le désert au nord, l’Antarctique au sud. Voilà ce qui m’inspire à écrire de la fiction ancrée dans ce pays. […]

“Le Chili fait partie de ces pays où existent la plus grande différence et la plus grande inégalité entre les plus riches et les plus pauvres.”

La dualité règne de part et d’autre, à la fois sur le territoire et dans votre livre. Ce territoire minéral où la nature est souveraine est aussi très influencé par ce qui se passe en ville. On retrouve cette dualité à travers vos deux personnages : Valentina, qui est sur ce territoire pour soigner les ‘arrieros’, et Luis, témoin sur le tard de la grande histoire qui va secouer cette province de Terre de Feu.

L’histoire du Chili est en miroir à cette géographie à la fois splendide et finalement assez cabossée. Valentina va partir dans la Patagonie des grands propriétaires avec des milliers de travailleurs de la terre, des hommes solitaires qui doivent braver les éléments chaque jour pour surveiller le bétail et pour planter les barbelés qui délimitent ces grandes estancias [exploitations agricoles d’Amérique du Sud, ndlr]. Valentina vit un moment de répression politique avec un gouvernement autoritaire, le même qui a poussé Pablo Neruda à l’exil. Luis est un enfant de la dictature et découvre au Havre, au moment du décès de sa mère, que son père était un détenu disparu sous Pinochet. Tous deux vont se réfugier et dialoguer avec la nature dans la Cordillère, que Valentina connaît bien et que Luis va apprendre à découvrir. Il se reconstruit grâce à cette géographie qui l’entoure et découvre une partie de sa famille qu’il ne connaît pas, une famille de gauchos qui lui apprend à converser avec la terre et les éléments pour qu’il puisse trouver un nouveau sens à sa vie. […]

C’est la confrontation de deux mondes, la lutte des classes au sein d’une grande histoire d’amour…

Le Chili fait partie de ces pays où existent la plus grande différence et la plus grande inégalité entre les plus riches et les plus pauvres. Cette caractéristique se voit dans le livre et s’incarne en Valentina qui, sans être une transfuge – elle est une fille de paysans qui a eu un soutien pour étudier –, arrive à devenir médecin et à intégrer un monde de notables qu’elle n’apprécie pas. Elle apprend à jouer le jeu et pourfend l’hypocrisie, mais elle est divisée pendant tout le roman entre, d’une part, le fait d’appartenir à cette classe des notables et, d’autre part, le fait de devoir jouer – ou non, d’ailleurs, et alors de les transgresser – selon ces règles de la haute bourgeoisie. De son côté, Luis est né d’une mère célibataire exilée au Havre et qui a vécu de manière extrêmement modeste. Il va découvrir en arrivant au Chili qu’il est à la fois issu d’une famille de gauchos et de l’aristocratie chilienne, qui pour lui est un monde tout à fait inconnu et assez impitoyable.

“Une fois ‘gaucho’ ou ‘gaucha’, les frontières s’effacent. Il y a ceux qui arrivent à résister aux intempéries et à passer des nuits à la belle étoile dans des tempêtes, et ceux qui n’y arrivent pas.”

Valentina est aussi une femme dans un monde d’hommes…

Elle vient d’une famille d’‘arrieros’, d’hommes de la terre. C’est son grand-père qui l’a élevée et elle voue une adoration à son oncle. Lorsqu’elle se retrouve dans ce milieu extrêmement masculin, j’ai aimé écrire comment les hommes la respectaient et admiraient son courage de femme à cheval montant à cru dans la Cordillère. C’est quelque chose que j’ai pu découvrir au Chili. Quand je pars avec un gaucho en solitaire pendant des semaines dans la cordillère, je me retrouve dans des milieux ruraux extrêmement masculins. En fait, une fois ‘gaucho’ ou ‘gaucha’, ou ‘arriero’ ou ‘arriera’, les frontières s’effacent. Il y a ceux qui arrivent à résister aux intempéries et à passer des nuits à la belle étoile dans des tempêtes, et ceux qui n’y arrivent pas. Voilà ce que j’ai voulu aussi montrer avec Valentina, qui souhaite intégrer ce monde, mais aussi rester libre et indépendante. Elle, qui veut rester célibataire pour ne pas entrer dans les règles du mariage dans les années 1950, va tomber amoureuse d’un inconnu qui lui échappe. C’est la première fois que cela lui arrive.

Vous évoquiez le cheval, qui est un élément extrêmement important de ce livre. Monter à cheval – et vous êtes cavalière – va effacer la frontière entre féminin et masculin. Il n’y a plus d’hommes et de femmes, ce sont des centaures !

J’utilise ce mot, “centaure”, pour essayer d’expliquer cette sensation d’être uni à sa monture. Elle crée une tout autre manière de vivre les choses et de dialoguer. À cheval ou sur une mule, tout change. Le respect des gauchos pour ceux qui savent écouter les chevaux change aussi la manière de nous percevoir. On peut être une femme qui vient d’un autre continent ou de la ville et, dès lors qu’on est à cheval à travers le premier col, on fait partie de cette famille de centaures. J’aime énormément monter à cheval dans la Cordillère et traverser la Patagonie à cheval, où l’on sent les éléments et la nature d’une autre manière. Les sens se démultiplient. Il y a aussi les chiens, les oiseaux, on est entouré de tous ces animaux. On communique avec le vent, la mer et la nature la plus sauvage.

Delphine Grouès : “Monter à cheval, c’est comme s’enraciner mais sans l’immobilité”"Le cheval permet d’enrichir la prose et l’imagination."

Monter à cheval, au lieu de prendre une voiture qui mettrait une forme d’écran entre les sensations physiques et la terre qui bouillonne, permet de conserver un lien direct ?

C’est comme s’enraciner sans la notion d’immobilité. C’est ma manière de vivre ces aventures dans les grands espaces et de restituer une histoire de fiction, un récit, mais aussi de me faire l’écho d’une grande histoire. Ce point de vue permet de transmettre les choses d’une autre manière, de passer par les perceptions plutôt que par les grandes descriptions, de passer par la musicalité des mots pour retranscrire le souffle du vent ou les tragédies des personnages. Le cheval permet d’enrichir la prose et l’imagination. […]

À travers le cheval, la nature accorde sa confiance à l’homme. Il est question d’écologie en sous-texte dans ce livre. Mais cette confiance ne fonctionne pas dans les deux sens et elle est trahie, puisque l’homme détruit cette nature. Vous profitez de ce roman pour montrer à quel point la destruction est au pas de nos portes.

C’est ce que je souhaitais montrer à cinquante ans d’intervalle, avec Valentina qui voit l’exploitation des sols et la terre saccagée, le bois coupé ou brûlé et le bétail sur des terres piétinées. Luis arrive après avec la fonte des glaciers et ses effets. Autre leitmotiv que je souhaite mettre en avant dans le livre : la violence humaine, le massacre des populations autochtones, le saccage de l’environnement… Une fois que tout est brûlé, plus rien ne peut pousser et ensuite d’autres régions sont envahies. Le personnage de Tcefayek fait partie des Kawésqars, l’un des derniers peuples autochtones de Patagonie survivant. Elle va rencontrer Valentina et lui transmettre sagesse et force. Le dialogue va dans les deux sens. Elle sentira aussi chez Valentina la force dont elle avait besoin pour lui permettre de terminer sa vie d’une autre manière. […]

“Plusieurs décennies après la fin de la dictature, il est impossible de comptabiliser les détenus disparus comme des morts. Dans une disparition, tout est en suspens pendant des générations.”

Luis est à la recherche de traces de son père, qui disparaît. On perçoit une volonté de faire le distinguo entre mort et disparition. Mais cette disparition est à double tranchant : c’est l’espoir de retrouver quelqu’un de vivant, mais aussi une absence de réponse totale et l’impossibilité de poser une pierre sur une tombe.

Plusieurs décennies après la fin de la dictature, il est impossible de comptabiliser les détenus disparus comme des morts parce qu’il n’y a pas deuil, pas de date, aucun élément sur [le lieu] où ils peuvent être enterrés. Ils constituent des crimes permanents. Même si la vérité est absolument atroce à entendre, elle permettrait de fermer un cycle et d’essayer de se relever pour continuer à vivre et construire son avenir. Dans une disparition, tout est en suspens pendant des générations. Luis apprend que son père a disparu huit ans après le retour de la démocratie. Il n’y a donc pas d’espoir de le retrouver. Luis part chercher la vérité sur son père et va finalement découvrir pourquoi sa mère a gardé le silence. […] C’est donc aussi une question de transmission : qu’est-ce que l’on peut transmettre ? Comment est-ce que l’on protège les générations à venir ? Comment est-ce qu’on libère cette parole ? En fait, les générations suivantes sont rattrapées par ce vide. Il reste une blessure. Au Chili, il y a eu d’énormes protestations sociales en 2019 contre la hausse du prix des billets de métro. Tout de suite, des banderoles reprenant des slogans de Salvador Allende [président socialiste du Chili de 1970 à 1973, renversé par le coup d’État d’Augusto Pinochet, ndlr] et fustigeant l’héritage de la dictature sont apparues.

Vous parlez de transmission. Vous qui travaillez dans le milieu universitaire, que vous apporte cette autre vie qui est la vôtre, à la fois d’écrivain, de voyageuses et d’exploratrice de ce pays, dans votre métier officiel ?

Les explorations et les excursions viennent m’enrichir. Elles m’offrent des anecdotes qui fonctionnent bien avec les étudiants. C’est aussi une manière d’écouter les autres et de comprendre les nouvelles générations. Là-bas, je vais puiser une certaine sérénité, une tranquillité. Réinvestir le temps long fait partie de l’apprentissage des étudiants. D’où aussi la Maison des arts et de la création que nous avons lancée il y a deux ans pour se plonger dans de nouveaux imaginaires, de nouvelles temporalités, et pour rouvrir tous les possibles.


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