■ Cet article en accès libre vous permet de découvrir la pertinence et l’utilité du Nouvel Economiste. Votre inscription à l’essai 24h gratuit vous permettra d’accéder à l’ensemble des articles du site.
Conversations littéraires, morceaux choisis
Interview menée par Marie-Madeleine Rigopoulos
Et si la culture, l’intelligence et l’éducation n’étaient pas gages de sagesse, mais prédisposées à l’erreur ? C’est avec cette question, aussi troublante que fondamentale, que s’ouvre l’introduction de l’ouvrage de mon invité Samuel Fitoussi, essayiste et chroniqueur dans une société qui valorise l’érudition et les diplômes par-dessus tout, une France qui, depuis Rabelais, hisse haut le pavillon de la connaissance comme levier d’émancipation. Et si les intellectuels, se voulant prométhéens, n’étaient que des Icare prêts à entraîner dans leur chute les sociétés qu’ils prétendent guider, transformant ainsi l’orgueil, péché véniel, en crime capital ? Dans un ouvrage plein d’esprit et de lucidité, l’irrévérence de l’auteur devient un questionnement salutaire qui nous invite, entre autres, à nous demander si l’intelligence ne serait pas en réalité au service d’une seule et unique cause, la sienne. En d’autres termes, si les intellectuels n’avaient pas pour fâcheuses habitudes, non pas d’utiliser leurs connaissances pour trouver des réponses aux problèmes qui percutent nos sociétés, mais plutôt d’alimenter leurs propres convictions, faisant ainsi plier la réalité à des croyances préétablies. ‘Pourquoi les intellectuels se trompent’ est le titre de ce livre passionnant que Samuel Fitoussi publie aux éditions de L’Observatoire, et qui nous invite à ajouter un peu de perspective à la manière dont nous considérons nos intellectuels.
De quelle nécessité, voire peut-être d’urgence, est née l’idée de cet ouvrage ?
Je m’intéresse à la psychologie des croyances depuis longtemps. Pourquoi adhérons-nous à des croyances parfois complètement absurdes ? Quels sont les mécanismes cognitifs, psychologiques et sociaux en jeu ? Depuis quelques années, je me suis aussi intéressé à l’histoire intellectuelle du XXe siècle. Et quelque chose frappe quand on regarde cette période : les élites pensantes et culturelles des sociétés occidentales se sont extrêmement souvent trompées de façon tragique et spectaculaire. Pour ne prendre que quelques exemples, je m’appuie notamment sur les travaux de l’historien Paul Johnson qui montre que dans les années 30, le nazisme suscitait un enthousiasme tout particulier sur le campus des meilleures universités allemandes. Martin Heidegger et Carl Schmitt avaient beaucoup de sympathie pour Hitler. À la conférence de Wannsee, où furent décidées les modalités d’extermination d’un peuple, la moitié des participants détenaient un doctorat. Ça ne s’est pas arrêté au nazisme. L’intelligentsia occidentale a eu, même avant la Seconde guerre mondiale, une fascination pour le communisme. John Orwell voulait publier ‘La Ferme des Animaux’ au Royaume-Uni, et il ne trouvait pas d’éditeur parce que son livre était considéré, à raison, comme un livre anti-stalinien. Et Orwell a écrit des lignes absolument fabuleuses, où il disait que l’intelligentsia britannique avait développé une loyauté nationaliste à l’égard de l’URSS, et qu’elle avait l’impression que dire du mal de Staline était une forme de blasphème. En France, il y a aussi les exemples de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir ou Michel Foucault… Sur tous les sujets importants, notamment en politique extérieure, les intellectuels se sont souvent plus trompés que le peuple. C’est souvent le bon sens de l’homme ordinaire, cher à Orwell, qui a fait contrepoids aux emballements de l’intelligentsia. Sans ce bon sens de l’homme ordinaire, nos sociétés auraient pris une trajectoire bien plus fâcheuse et auraient par exemple peut-être adopté les systèmes économiques collectivistes qui ont fait tant de mal et causé tant de dégâts en URSS.
“En Allemagne nazie, les intellectuels et les professeurs dans les meilleures universités soutenaient le nazisme bien plus que l’homme ordinaire.”
En quelque sorte, l’homme ordinaire, comme vous dites, a contrebalancé les convictions des intellectuels et a finalement minimisé les dégâts ?
Cela ne revient pas à dire que ce sera toujours le cas et qu’il faut toujours se méfier des intellectuels. Mais empiriquement en effet, en URSS par exemple, les cadres et les diplômés soutenaient l’idéologie communiste bien plus que les ouvriers et les non-diplômés. En Allemagne nazie, les intellectuels et les professeurs dans les meilleures universités soutenaient le nazisme bien plus que l’homme ordinaire. On pourrait multiplier les exemples. Même dans un pays évidemment libéral comme les États-Unis, Ayn Rand, qui était réfugiée d’URSS dans les années 30, n’a pas trouvé d’éditeur pendant longtemps à son premier roman, qui s’appelle ‘Nous les vivants’, où elle racontait le quotidien en Union soviétique, parce que les éditeurs new-yorkais trouvaient que le livre avait un ton trop anticommuniste (…)
Ce qui est plus surprenant encore, c’est qu’une fois que la catastrophe advient, il y a un refus de reconnaître ses erreurs, même face à l’évidence. …
Dans mon livre, j’étudie non seulement les causes de l’erreur, mais aussi celles de l’aveuglement et de la continuation de l’erreur, alors même que l’évidence crève les yeux. Jean-François Revel, dans ‘La connaissance inutile’, paru à la fin des années 80, montre que les intellectuels se sont lourdement trompés sur Cuba, sur Staline, sur Mao, sur le génocide cambodgien, etc. Et l’originalité du texte de Jean-François Revel est qu’il met en parallèle les déclarations et les opinions de l’intelligentsia à un moment donné, et les informations qui étaient librement accessibles au même moment. Son livre s’appelle “la connaissance inutile” car il montre l’accès à une information extrêmement diversifiée et rapide – avant même les réseaux sociaux –, et pourtant, la connaissance est moins puissante que l’idéologie. Quand il veut s’aveugler, l’esprit humain parvient à détourner le regard et à ne pas voir la réalité. On pense bien sûr à la formule de Peggy qui dit qu’il est très compliqué de voir ce que l’on voit. J’essaye d’étudier les causes de l’aveuglement, et il y en a évidemment une quantité.
“J’essaye d’étudier les causes de l’aveuglement, et il y en a évidemment une quantité.”
Il est important de rappeler qu’il est très compliqué pour un intellectuel de changer d’avis lorsqu’il a fondé son identité sociale sur ses opinions. Quand on a trop investi dans une opinion, le changement d’avis devient trop coûteux, et donc le cerveau empêche de changer d’avis. Si par exemple un intellectuel marqué de gauche devient du jour au lendemain de droite, il risque de perdre sa chronique à ‘Libération’, ses contrats avec son éditeur, la sympathie de ses milliers de lecteurs, voire l’estime de ses amis les plus proches, parce que les cercles d’amitié recoupent les cercles d’affinités idéologiques. Il est socialement très compliqué pour un intellectuel de changer d’avis. La raison des intellectuels les oriente dans certaines situations non pas vers la recherche de la vérité, mais vers la préservation d’une vision très subjective de la vérité, et de croyances idéologiques desquels dépendent la survie et la réputation dans un groupe social donné.
(…)
Il y a aussi un autre paramètre : le contexte socioculturel. La raison déconnectée du contexte socioculturel fonctionne différemment. Si on ne prend pas cela en compte, ne risque-t-on pas de se tromper ?
Exactement. Ce qui rejoint ce qu’écrivent Hugo Mercier et Dan Sperber, deux chercheurs français qui ne sont malheureusement plus lus dans le monde anglo-saxon. Ils montrent que la raison peut fonctionner très efficacement si les conditions sont réunies. L’une d’entre elles est la présence de pluralisme. Le biais de confirmation n’est pas un bug de la raison mais une modalité de la raison. Ce serait trop compliqué et trop coûteux cognitivement de peser le pour et le contre sur chaque sujet. Il est plus utile, dans un contexte où on réfléchit à plusieurs, que l’individu A réfléchisse à des arguments favorables à son idée, que l’individu B réfléchisse aux arguments favorables à ses idées à lui, et qu’ensuite s’ensuive un débat contradictoire, et que les témoins puissent trancher. Par la mise en opposition des arguments, la vérité ressort et celui qui a des arguments plus faibles concède sa défaite. Quand le débat contradictoire a lieu, la raison fonctionne bien. Le problème est que dans nos sociétés modernes, ce débat contradictoire n’a même plus lieu. Les individus sont bloqués dans des boucles d’autoconfirmation à ne fréquenter que des gens qui pensent comme eux. La raison humaine ne fonctionne pas comme elle devrait.
"Il est socialement très compliqué pour un intellectuel de changer d’avis."
Le contexte social exerce une influence très significative sur l’efficacité de la raison. Et l’une des variables qui a une influence déterminante est le coût social de la dissidence. J’en reviens à l’importance du pluralisme. Dans une université où tout le monde est de gauche, adhérer à certaines opinions de droite mène à l’ostracisation sociale. Le cerveau refuserait d’étudier objectivement les mérites de l’opinion de droite. Si dans cette même université, 50 % des étudiants sont de droite et 50 % des étudiants sont de gauche, aucune opinion ne serait a priori plus coûteuse socialement qu’une autre, ainsi le cerveau autorise à rechercher la vérité en évaluant les deux opinions et à adhérer à l’opinion de gauche ou de droite.
Vous interrogez justement dans le livre la problématique de l’université et manifestement, il y a aussi un problème au niveau de ceux qui enseignent.
Absolument. Le problème chez les intellectuels, de manière générale, est qu’il n’existe pas de critères empiriques de confrontation d’une idée avec la réalité. Si un boulanger se trompe dans la fabrication de son pain, les clients s’en détournent. Le boulanger est confronté aux conséquences de son erreur. Chez les intellectuels – Orwell l’a remarqué dans les années 40 –, le critère de vérité dépendra d’autres personnes jugeant l’idée valide. Cela crée de nombreuses incitations psychologiques perverses. Les intellectuels sont malheureusement trop souvent incités à caresser leur lectorat dans le sens du poil, et non pas à rechercher la vérité. (…)
“Il y a sans doute plus de complotisme avec les réseaux sociaux, mais il y a aussi plus de vérité qui ressort.”
Avez-vous le sentiment que les réseaux sociaux contribuent à conforter les gens dans leurs convictions et leurs idéologies ? Par définition, on ne côtoie dans les réseaux sociaux que les gens qu’on a envie de côtoyer, et qui a priori pensent de la même façon et donc alimentent encore cette machine d’un entre-soi intellectuel – ou pas, d’ailleurs –qui contribue à créer des vérités absolues.
Vous avez partiellement raison mais la situation avant les réseaux sociaux n’était pas glorieuse non plus, même si on a tendance à l’idéaliser. Auparavant, nous étions aussi bloqués dans des bulles avec des gens qui pensaient comme nous. Certains Français lisaient ‘Le Monde’, d’autres ‘Le Figaro’. Avec les réseaux sociaux, les algorithmes ont évidemment leurs problèmes, mais les fake news peuvent être démenties plus rapidement. Les fake news ne sont pas nées avec les réseaux sociaux. En 1971, Simon Leys sort le livre ‘Les Habits neufs du président Mao’ dans lequel il montre que le maoïsme n’est pas un succès, que le grand bond en avant et la révolution culturelle ont fait des dizaines de millions de morts. Et pourtant, l’intelligentsia parisienne lui rit au nez, ‘Le Monde’ le traite de charlatan et ‘Le Nouvel Obs’ explique qu’il ne sait pas de quoi il parle. Autrement dit, la fake news “Simon Leys raconte n’importe quoi et le maoïsme est un succès” s’impose pendant des années. Cette fake news favorable à Mao a mis des décennies à être démentie dans les cercles intellectuels parisiens. Simone de Beauvoir, dès 1954, faisait l’éloge de Mao dans un livre de 450 pages. Jean-Paul Sartre soutenait Mao, et les grands intellectuels parisiens étaient maoïstes. En mai 1968, le ‘Petit livre rouge’ était adoré par les étudiants. La fake news selon laquelle Mao était une sorte de philanthrope bienveillant a perduré très longtemps. Ces intellectuels de gauche vivaient dans des bulles d’autoconfirmation avec des gens qui pensaient comme eux. Si les réseaux sociaux avaient existé à cette époque, leur influence aurait été plutôt positive car il est plus dur pour un seul narratif de s’imposer. Il y a sans doute plus de complotisme avec les réseaux sociaux, mais il y a aussi plus de vérité qui ressort.
“Raisonner rigoureusement devrait être l’objectif de tous. Malheureusement, il existe beaucoup d’obstacles cognitifs contre le bon usage de la raison.”
À l’heure où il y a une défiance vis-à-vis de toutes les institutions, ajouter une défiance envers les intellectuels voudrait dire qu’on n’a plus personne vers qui se tourner. Quelle est la solution pour continuer à penser ?
Mon livre n’est pas contre les intellectuels, il ne fait pas le procès du raisonnement. Au contraire, il montre que raisonner rigoureusement devrait être l’objectif de tous. Malheureusement, il existe beaucoup d’obstacles cognitifs contre le bon usage de la raison. Dans certains contextes, ces obstacles touchent plus souvent les intellectuels que d’autres catégories de la population. Mais ce n’est pas une fatalité. Mon livre s’appuie sur la pensée d’intellectuels qui se sont parfois trompés, mais ont su nous éclairer et nous apprendre à mieux penser par des réflexions originales. Je cite beaucoup Raymond Aron, Jean-François Revel, George Orwell, Thomas Sowell, Friedrich Hayek, Steven Pinker, Roger Scruton et de nombreux autres. On a besoin d’intellectuels mais ce n’est pas parce que quelqu’un est un intellectuel qu’il ne se trompe pas. Connaître les écueils dans lesquels la raison humaine peut tomber est important. Étudier par exemple la psychologie évolutive et savoir quelles forces ont façonné la raison permet de mieux comprendre la nature humaine, et donc de construire les institutions les plus à même de favoriser, non pas la quête d’approbation sociale, mais la recherche de la vérité.
(…)
Avez-vous le sentiment qu’aujourd’hui dans le débat public, il y a une volonté de débattre, de discuter entre différentes chapelles ? Ou au contraire, assiste-t-on à un repli dans une forme de communautarisme intellectuel ?
Il y a du communautarisme intellectuel. Il a malheureusement toujours existé. On a tendance idéaliser un passé où le débat public aurait été apaisé et nous aurions tous discuté de manière pluraliste. Mais ça a rarement été le cas. Pendant les années 90 et au début des années 2000, le débat public était très aseptisé. Eugénie Bastié dans ‘La Guerre des idées’ le raconte : la fenêtre des opinions exprimées était assez restreinte. Dans les années 60-70, il était compliqué pour des intellectuels de droite de s’exprimer. Raymond Aron était calomnié sans arrêt. Il faut combattre le communautarisme intellectuel et essayer de débattre sans cesse avec des gens qui ne sont pas d’accord, ce qui permet l’exercice de la pensée critique.
Franz-Olivier Giesbert : "Méfiez-vous des politiques soutenus à la fois par les médias et le patronat"
Nina Bouraoui : "Un écrivain vit avec l’angoisse de devoir écrire un jour sur la mort des siens"
Jean-Christophe Rufin : "Le meilleur moyen de se libérer de l’État n’est-il pas d’en posséder un ?"
Conversations littéraires, morceaux choisis
Conversations littéraires - la chronique de Marie-Madeleine Rigopoulos
Warning: Undefined array key 0 in /var/www/html/wp-content/plugins/nveco-annuairecontextuel/public/class-nveco-annuairecontextuel-public.php on line 122
Warning: Trying to access array offset on value of type null in /var/www/html/wp-content/plugins/nveco-annuairecontextuel/public/class-nveco-annuairecontextuel-public.php on line 122
Et si ce que Samuel Fitoussi écrit sur les intellectuels valait aussi pour le pouvoir politique ?
Une intelligence coupée du réel, qui plie la société à ses certitudes, finit toujours par trahir ceux qu’elle prétend éclairer.
Peut-être est-il temps d’imaginer une 6ᵉ République née par le peuple, avec le peuple et pour le peuple : une renaissance qui garantirait la représentativité réelle plutôt que les guerres d’ego et de partis.
Il faut lire Samuel Fitoussi !
"Pourquoi les intellectuels se trompent si souvent".
Je suis toujours étonné qu’au Forum de Davos, année après année, les grands de ce monde constatent les grands evènements et les grandes crises de l’année écoulée, sans qu’aucuns n’aient été ni prévus ni anticipés.
J’ajouterai qu’ en France 20% des citoyens se considèrent "intellectuels" contre 2% chez les anglo saxons.
Alors on élit des gens très intelligents en croyant qu’ils prendront les bonnes décisions.
Etre "intellectuel" n'est pas une qualité chez les anglo-saxons.
Mieux vaut être fort et en bonne santé.
Le bon sens est une grande qualité mais, paraît il, pas tellement partagée. Même pas parmi nos élites.