Pic de population

Dénatalité mondiale : il n'y a pas matière à paniquer

Un monde moins peuplé ne serait pas forcément si catastrophique

Dénatalité mondiale : Pas de panique sur le mur démographique © Freepik

Dans ‘The Population Bomb’, publié en 1968 [‘La bombe P’, traduit en 1970, ndt], le biologiste Paul Ehrlich écrivait que les humains se reproduisaient si rapidement que les ressources alimentaires allaient inévitablement s’épuiser et que “des centaines de millions” de personnes mourraient bientôt de faim. Après avoir envisagé l’idée d’un “transport interstellaire pour les surplus de population”, il préconisait un contrôle strict des naissances, “par la contrainte si les méthodes volontaires échouaient”.

Beaucoup de gens s’inquiètent encore de la surpopulation. Mais un nombre croissant de personnes, en particulier dans les pays riches, s’inquiètent du contraire : une implosion démographique. “Les faibles taux de natalité mettront fin à la civilisation”, prédit Elon Musk, père de nombreux enfants.

À quand le pic de population ?

Bien que le nombre d’habitants continue d’augmenter, le taux de fécondité, c’est-à-dire le nombre d’enfants qu’une femme peut espérer avoir au cours de sa vie, est en chute libre. Et ce phénomène ne touche pas seulement les pays riches : deux tiers de la population mondiale vivent aujourd’hui dans des pays où le taux de fécondité est inférieur au “taux de remplacement” de 2,1 enfants par femme, estimation standard du nombre d’enfants nécessaires pour maintenir une population stable. Bogotá, en Colombie, affiche désormais un taux de fécondité (0,91) inférieur à celui de Tokyo (0,99).

“La population mondiale atteindra un pic de 9,6 milliards en 2065, puis chutera à 8,9 milliards d’ici 2100. Même cette prévision pourrait se révéler trop optimiste.”

Selon les estimations centrales de l’ONU, la population mondiale atteindra un pic de 10,3 milliards en 2084. Mais ces hypothèses sont sujettes à discussion. Elles supposent un changement soudain et immédiat de tendance : les taux de fécondité dans de nombreux pays à faible fécondité devront cesser de baisser ou rebondir, et les taux en chute libre dans les pays à forte fécondité devront baisser plus lentement. Si ces hypothèses se révèlent erronées, le pic démographique est beaucoup plus proche. Si les tendances actuelles se poursuivent pendant seulement dix ans avant que les hypothèses plus optimistes de l’ONU ne se concrétisent, la population mondiale atteindra un pic de 9,6 milliards en 2065, puis chutera à 8,9 milliards d’ici 2100. Même cette prévision pourrait se révéler trop optimiste.

Craintes économiques et culturelles

Quelle que soit la date à laquelle le pic sera atteint, une fécondité inférieure au seuil de remplacement implique que la population mondiale diminuera lentement au début, puis de manière spectaculaire, à l’inverse de la croissance exponentielle qui l’a fait passer de 1 milliard en 1800 à 8 milliards aujourd’hui. Une telle perspective alarme beaucoup de gens.

“Moins de personnes signifie moins de cerveaux, ce qui ralentirait le rythme de l’innovation. Les lourdes dettes publiques pèseraient soudainement sur moins d’épaules, dont beaucoup seraient vieillissantes”

Une partie de cette crainte est générale et économique. Moins de personnes signifie moins de cerveaux, ce qui ralentirait le rythme de l’innovation. Cela signifie également moins de possibilités de spécialisation et de division du travail. (Si seulement 1 000 personnes vivent dans votre ville, bonne chance pour trouver de la nourriture éthiopienne ou un club pour votre hobby de niche.) Un déclin rapide pourrait être extrêmement perturbateur. Les lourdes dettes publiques pèseraient soudainement sur moins d’épaules, dont beaucoup seraient vieillissantes. Les mégapoles s’en sortiraient peut-être, mais les petites villes pourraient se vider à mesure que les dernières écoles fermeraient.

Un autre type de préoccupation est plus étroit et nationaliste. Les taux de fécondité varient considérablement d’un pays et d’un groupe à l’autre. Certaines personnes craignent donc un avenir où il y aurait trop peu de personnes comme elles et trop de personnes qu’elles considèrent comme culturellement étrangères ou menaçantes. C’est l’une des raisons pour lesquelles les populistes de tout l’Occident sont favorables à l’idée d’inciter les familles à avoir plus d’enfants, et Donald Trump a promis d’être le “président de la fécondité”.

La science et l’IA à la rescousse

Les prévisions démographiques sont un mélange étrange de certitudes (toutes les personnes qui auront 50 ans en 2070 sont déjà nées) et d’inconnues (combien d’enfants les jeunes de 20 ans d’aujourd’hui choisiront-ils d’avoir ?). À long terme, le déclin exponentiel semble étonnamment rapide. Cependant, pendant la phase initiale, lorsque les sociétés doivent faire face au problème, la vitesse du changement devrait être gérable.

“Une population en déclin ne signifie pas nécessairement une population plus pauvre. Le Japon est en déclin depuis près de deux décennies, mais le niveau de vie y a considérablement augmenté”

Il y a plusieurs raisons de douter des prophètes de malheur. L’intelligence artificielle est peut-être très médiatisée, mais sa progression est indéniablement plus rapide que le rythme du déclin démographique. Elle, ou une autre technologie encore inconnue, finira bien par compenser l’impact négatif qu’aurait la raréfaction des chercheurs humains sur l’innovation.

Une autre raison d’être optimiste est que l’espérance de vie en bonne santé ne cesse de s’allonger, ce qui permet aux gens de rester productifs plus longtemps. Dans un échantillon de 41 pays, une personne de 70 ans en 2022 avait les mêmes capacités cognitives qu’une personne de 53 ans en 2000, selon le FMI. Ce progrès prendra peut-être fin. Mais tant qu’il se poursuivra, il ralentira le déclin de la main-d’œuvre, donnant aux sociétés des décennies supplémentaires cruciales pour s’adapter. Les pays qui gaspillent leur capital humain pourraient trouver des moyens de le gaspiller moins, en nourrissant et en éduquant mieux les jeunes esprits et en supprimant les obstacles à l’emploi des femmes. En résumé, une population en déclin ne signifie pas nécessairement une population plus pauvre. Le Japon est en déclin depuis près de deux décennies, mais le niveau de vie y a considérablement augmenté.

Inutiles politiques natalistes

Les nationalistes ont raison de dire que la composition du monde va changer. Même les projections de l’ONU prévoient que la population chinoise diminuera de plus de moitié d’ici 2100. L’Inde restera stable plus longtemps. L’Europe et l’Amérique pourraient retarder le déclin grâce à l’immigration, ou choisir de ne pas le faire. L’avenir sera plus africain que le présent, mais là aussi, la fécondité est en chute libre. Les changements géopolitiques et culturels importants et progressifs sont normaux. Le monde y a fait face dans le passé et pourra certainement y faire face à nouveau.

“Les partisans de la natalité espèrent utiliser les fonds publics pour stimuler les taux de natalité dans leur pays. Ils échoueront”

Les partisans de la natalité espèrent contrer ces tendances tectoniques et utiliser les fonds publics pour stimuler les taux de natalité dans leur pays. Ils échoueront. Les gouvernements ont un rôle à jouer pour faciliter la vie des familles, mais essayer de payer les gens pour qu’ils aient plus d’enfants qu’ils n’en auraient autrement est soit extrêmement coûteux, soit inefficace. Même la Hongrie, qui consacre 6 % de son PIB à des politiques natalistes, a toujours un taux de fécondité inférieur au seuil de renouvellement, et certaines études suggèrent que ses primes à la naissance, très généreuses, ont surtout eu un effet sur le moment des naissances, et non sur leur nombre total.

Un avenir de spéculations

Le déclin démographique, et donc le vieillissement de la population, nécessitera à terme d’importants ajustements économiques et sociaux. Les personnes très âgées auront besoin de soins (même si elles ne coûtent pas plus cher que les jeunes, qui ont souvent besoin d’aide pendant deux décennies). Les personnes âgées sont plus susceptibles de voter, leurs opinions influenceront donc la politique. Cela pourrait rendre plus difficile le relèvement de l’âge de la retraite en fonction de l’espérance de vie, mais tôt ou tard, les gouvernements devront le faire.

“Aucune des prédictions de catastrophe démographique ne semble plausible pour ce siècle, et 2100 est si lointain que les prévisions au-delà semblent inutiles”

S’adapter à une planète moins peuplée ne sera pas facile, mais ce sera faisable. Aucune des prédictions de catastrophe démographique ne semble plausible pour ce siècle, et 2100 est si lointain que les prévisions au-delà semblent inutiles. Qui sait ? D’ici là, les parents disposeront peut-être de technologies qui rendront l’éducation des enfants moins épuisante, et les familles s’agrandiront peut-être à nouveau. Mais ce ne sont que des spéculations. Pour l’instant, il y a lieu d’être attentif, mais pas de paniquer.

The Economist

© 2025 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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