‘Boots on the ground’

Donald Trump face au prix du sang

Depuis le traumatisme du Vietnam, l’opinion américaine n’accepte plus de voir ses soldats tomber au front

Donald Trump face au prix du sang © Freepik

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Anne Toulouse

Samedi dernier, Donald Trump a accompli l’un des devoirs les plus pénibles d’un président : assister au rapatriement de la dépouille de six soldats morts au Koweït, lors d’une attaque de drones iraniens. À la base aérienne de Dover, dans le Delaware, les présidents se sont succédé pendant des décennies devant des cercueils déchargés de la soute d’un avion gros-porteur. Pour certains, c’est une image dont leur réputation ne se remet pas. Par exemple, la chute de popularité de Joe Biden a coïncidé exactement avec le retour des onze cercueils de marines tués dans l’évacuation chaotique de Kaboul. Les familles lui avaient reproché à l’époque de leur avoir surtout parlé de son propre fils, qui était mort de maladie. On pourrait déplorer le même égocentrisme chez Donald Trump qui, en saluant les dépouilles, n’a pas cru bon d’enlever l’une de ses casquettes favorites, célébrant en lettres d’or les USA.

Émouvant monument

Le temps que le président arrive à sa résidence de Floride, un septième soldat avait succombé à ses blessures. L’annonce de cette mort dans les journaux télévisés américains a, de façon sinistre, coïncidé avec celle de huit personnes tuées par une tornade dans le Mississippi. Mais les morts dues à la fatalité n’ont pas le même poids dans l’opinion que celles provoquées par une décision présidentielle. Depuis la guerre du Vietnam, les Américains tolèrent mal que leurs soldats meurent à la guerre. Le traumatisme de ce conflit est illustré par le monument le plus émouvant du Mall, la vaste esplanade où sont commémorés à Washington les moments marquants de la Nation. Il s’agit d’un simple mur de granit noir où sont inscrits les noms des 58 318 Américains qui ne sont pas revenus. On mesure d’un seul regard l’étendue des pertes. Cette guerre, qui s’est étirée sous trois présidences, Kennedy, Johnson et Nixon, n’est pas la plus meurtrière de l’histoire du pays, mais elle a été la première dont les participants tout comme le reste du pays ont contesté violemment le bien-fondé.

“Les morts dues à la fatalité n’ont pas le même poids dans l’opinion que celles provoquées par une décision présidentielle”

Comparé aux pays européens, le nombre de soldats américains morts au combat est relativement faible : 1,3 million depuis 1775, c’est-à-dire y compris ceux de guerre d’Indépendance. C’est moins que le 1,4 million de morts que la France a subi pendant la Première guerre mondiale. La pire hécatombe est celle que les États-Unis se sont infligée à eux-mêmes : la guerre civile qui a fait environ 700 000 morts entre 1861 et 1865 ; si l’on rapportait ce chiffre proportionnellement à la population actuelle, il faudrait le multiplier par 10. Depuis 1980, l’armée américaine, qui compte actuellement 2 millions de personnes en service actif, a perdu environ 60 000 soldats, mais 80 % de ces morts ont eu lieu hors combat, par accident, suicide ou maladie.

La perspective la plus redoutée par l’opinion, car la plus meurtrière, est celle des fameuses “boots on the ground” (les bottes sur le sol), autrement dit des combattants engagés dans des opérations terrestres. Dans de récentes déclarations, Donald Trump s’est montré ambigu sur cette éventualité.

L’armée, ascenseur social MAGA

Si elle s’avérait, cela serait pour lui un énorme risque, surtout dans la frange qui lui a témoigné la plus grande fidélité, les électeurs modestes de sa base électorale dite MAGA (Make America Great Again). Ils sont le réservoir de l’armée, qui offre une porte de sortie à la pauvreté en fournissant une éducation supérieure gratuite à ses engagés volontaires. Colin Powell, l’ancien secrétaire d’État de George W. Bush, la qualifiait de “plus grand ascenseur social du pays”. Le vice-président J.D. Vance raconte dans son autobiographie comment il a échappé à la misère de sa famille en s’engageant chez les marines pour arriver jusqu’à la prestigieuse université de Yale. Il n’est pas étonnant qu’il apparaisse aujourd’hui comme la figure silencieuse, dans son propre camp, de la désapprobation face à l’action guerrière de Donald Trump.

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