IA et productivité

Éloge des petites tâches routinières et fastidieuses

L’IA promet d’éliminer les corvées répétitives et pénibles. Mais attention à ce que vous souhaitez vraiment.

Éloge des petites tâches routinières et fastidieuses Trop d’ennui est une mauvaise chose. Trop peu l’est tout autant - © Freepik

La liste des victimes potentielles de l’intelligence artificielle est longue. Elle comprend toutes les entreprises, tous les ingénieurs en informatique, la vie privée et l’humanité elle-même. Mais certains de ses effets attendus sont plus bienvenus que d’autres. La plupart des gens s’accordent à dire, par exemple, que l’IA rendra un immense service aux travailleurs si elle les débarrasse de leur travail fastidieux, autrement dit ces tâches répétitives et ennuyeuses qui accaparent une trop grande partie de la journée de chacun.

En finir avec l’ennui

Remplir des notes de frais, copier-coller des données dans des tableurs, essayer de redimensionner l’une de ces stupides cases dans PowerPoint : si les gens pouvaient confier ces tâches pénibles à des machines, ils pourraient consacrer davantage d’attention à des tâches à plus forte valeur ajoutée.

Réduire le travail fastidieux est certes un objectif noble. S’en débarrasser complètement est beaucoup moins judicieux.

Les arguments contre les tâches fastidieuses sont évidents. Les professionnels de santé passent un temps démesuré à saisir manuellement des données, temps qui pourrait être consacré à s’occuper réellement des patients. La technologie de caviardage automatisé peut épargner aux policiers les heures qu’ils passent actuellement à supprimer les informations personnelles des documents et des vidéos. Dans tous les bureaux, les tâches banales et routinières empêchent les gens de se consacrer à des tâches plus utiles.

Une plus grande productivité ne serait pas le seul avantage de la disparition de cette corvée. Les gens n’aiment pas s’ennuyer et feront tout ce qu’ils peuvent pour pimenter leur quotidien. Dans une étude, les personnes à qui l’on a montré un film ennuyeux étaient plus enclines que celles qui regardaient un film intéressant à passer des asticots dans ce qu’elles pensaient être un moulin à café. “Finissons-en avec l’ennui, sauvons les asticots !” est sans doute un slogan que tout le monde peut soutenir.

Pourtant, il y a toujours un revers à la médaille. Réduire le travail fastidieux est certes un objectif noble. S’en débarrasser complètement est beaucoup moins judicieux.

De l’ennui, mais ni trop ni trop peu

L’un des arguments en faveur des tâches fastidieuses est leur rôle central dans les emplois de débutants. Les personnes qui font leurs premiers pas dans le monde du travail connaissent très peu le métier qu’elles sont censées exercer. (Il en va de même pour beaucoup de personnes en fin de carrière, mais c’est un autre sujet.) Les tâches basiques ont longtemps été un moyen d’occuper de jeunes employés tout en leur permettant d’apprendre les rudiments de la vie de bureau. Per photocopier ad astra [dérivé de la locution “Per aspera ad astra”, “par des chemins difficiles jusqu’aux étoiles, ndt]. Si l’IA prend en charge tout le travail fastidieux qui incombait traditionnellement aux débutants, les employeurs pourraient tout simplement cesser de les embaucher.

Remplir des journées de travail exclusivement avec des tâches complexes est malavisé. Car même les travailleurs expérimentés ont besoin d’alterner les rythmes et les intensités.

La réponse évidente à cette crainte est de confier plus tôt des tâches à plus forte valeur ajoutée aux jeunes employés. Les cabinets d’avocats envisagent par exemple de mettre les juniors en contact avec les clients plus tôt dans leur carrière. Mais avoir pour objectif de remplir des journées de travail exclusivement avec des tâches complexes est malavisé. Car même les travailleurs expérimentés ont besoin d’alterner les rythmes et les intensité.

Cela s’explique en partie par nos capacités cognitives. Il est difficile d’imaginer un ou plusieurs métiers où la performance optimale importe plus que celle d’un contrôleur aérien. Le manque de stimulation est un risque certain : on sait que les contrôleurs regroupent parfois des secteurs de l’espace aérien en blocs plus grands si le trafic est trop faible. Mais il y a aussi une limite à la durée pendant laquelle les gens peuvent se concentrer profondément sans se fatiguer, c’est pourquoi les contrôleurs ne travaillent généralement pas plus de 90 minutes ou deux heures sans faire de pause. En d’autres termes, trop d’ennui est une mauvaise chose, mais trop peu l’est tout autant.

La tâches simple, boosters de créativité

Les tâches qui ne nécessitent pas une concentration extrême peuvent également permettre à des idées créatives de mûrir. Une étude menée par Benjamin Baird de l’université du Texas à Austin et ses coauteurs a demandé aux participants de passer un test de créativité standard, dans lequel ils devaient imaginer autant d’utilisations originales que possible pour un objet ordinaire. Une partie de ce groupe s’est ensuite vu confier une tâche peu exigeante à accomplir avant de repasser le test ; d’autres groupes ont reçu une tâche exigeante, une période de repos ou aucune pause. Les personnes à qui l’on avait confié une tâche permettant à leur esprit de vagabonder ont largement surpassé les autres groupes lors du second test.

Les tâches qui ne nécessitent pas une concentration extrême peuvent également permettre à des idées créatives de mûrir.

Contre toute attente, les tâches fastidieuses peuvent même participer à faire naître un sentiment d’autonomie. Les gens aiment effectuer des tâches. Dans une étude portant sur les médecins des urgences d’un hôpital américain, Diwas KC de l’université Emory et ses coauteurs ont constaté que les médecins privilégiaient délibérément les tâches plus faciles à accomplir à mesure que la charge de travail augmentait. Même si personne ne se réjouit de remplir ses notes de frais, au moins, c’est une tâche qui peut être effectuée facilement. On peut cliquer sur le bouton “Envoyer” et ressentir une satisfaction infime (jusqu’à ce qu’on vous dise que le code de demande est erroné).

Un travail comportant trop de tâches fastidieuses est abrutissant. Si l’IA peut rendre le travail plus stimulant et plus productif, alors cette technologie méritera des éloges. Mais les patrons et les employés ne devraient pas se précipiter pour éliminer jusqu’à la dernière parcelle de labeur. Les petites tâches routinières ont aussi leur utilité.

The Economist

© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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