Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy
L’incapacité à trouver une équipe gouvernementale faisant voter un budget pour la France installe le tissu productif dans le mode attrition. L’Insee relève pudiquement que “le climat des affaires campe significativement en deçà de sa moyenne de long terme”. Le pays en arrive à perdre des milliards de PIB à cause de blocages purement politiciens. Encore faut-il reconnaître que les joutes parlementaires ne reflètent pas seulement des stratégies de conquête d’un pouvoir ministériel.
Elles s’accompagnent d’abord de visions différentes sur le fonctionnement de l’économie de marché et l’avenir de l’organisation sociale. Aussi la sagesse serait-elle d’afficher un budget “année zéro” sans aspérités ni arbitrages irréversibles jusqu’à la présidentielle. De quoi apaiser les pressions partisanes. Cette hypothèse de la dernière chance commence à faire son chemin. Reste à trouver le négociateur suprême. Quoi qu’il en soit, les députés ont déjà intégré les prochaines échéances électorales : dissolution, voire démission du président de la République avec délai de réflexion. L’implosion du bloc central pousse dans cette direction. Sébastien Lecornu a été défait par les siens avant même d’être censuré. Sous les pavés du jeu politique, il y a un système productif en péril, ne l’oublions pas.
La tentation de l’étatisation
Une sortie de l’impasse par le haut suppose de fait une adhésion majoritaire de citoyens à un projet commun de construction du PIB. Cette équation économique là est bien plus compliquée à résoudre que l’équation politique “made in Palais-Bourbon”. Le débat public résume trop souvent le moment à des jugements moraux, “pétaudière”, “ridicule”, etc. Théâtre sans doute, mais identifions l’éléphant dans la pièce. Admettons enfin qu’une large partie des élites françaises est hostile au capitalisme libéral et dénie au capital sa légitimité dans le processus de production. Il faut le ponctionner. La Zucmania en est le parfait avatar.
“Le plus grand danger est dans le changement de régime économico-financier au détour d’une loi de finances 2026 lestée de taxes en tous genres. La tentation de l’étatisation gagne tous les bancs”
À gauche, les croisades sont incessantes contre les 100 milliards d’euros de dividendes du CAC 40 – la rémunération “injuste” du capital apporté par les investisseurs – ou les 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises, qui mêlent allègement de charges, prêts garantis, subventions à la SNCF et aux politiques publiques, TVA réduite. Qu’importe, voilà des filons où puiser de l’argent pour boucler le financement d’un certain électoralisme. Dans une économie engluée à 57 % dans la nasse de l’économie administrée, pas question de réduire des dépenses publiques qui touchent directement le gagne-pain des gens concernés. Pas question non plus de diminuer les crédits des dépenses sociales.
La conviction facile est qu’il vaut mieux faire payer les riches qui appartiennent au monde lointain de l’ultra-privé. Au bout du circuit la dette gonflera, mais pour la bonne cause… Le budget 2026 porte des enjeux existentiels pour la survie du secteur privé. Il est souvent question de changement de régime politique. Le plus grand danger est dans le changement de régime économico-financier au détour d’une loi de finances 2026 lestée de taxes en tous genres. La tentation de l’étatisation gagne tous les bancs. Le RN de Marine Le Pen, qui se dit “de droite et de gauche”, participe de cette fibre anticapitaliste. Sur ce registre, LFI est beaucoup plus cash. Il tient à la cohérence d’une vraie rupture en militant pour “gouverner par les besoins”. Du keynésianisme dévoyé.
Comment sauver la productivité et l’innovation ?
Alors qui pour laisser ouvert le chemin de la productivité et de l’innovation créatrice ? Eh bien, en 2017, un jeune président a incarné ce tropisme inconscient. Jusqu’en 2022, le producteur récupérait un peu d’oxygène malgré le maintien sous respirateur d’une consommation payée par l’endettement. Depuis la dissolution de 2024, tout se dérègle. Emmanuel Macron est devenu “l’homme à la mallette”. Celui qui marche seul sur un quai de la Seine, suivi du militaire qui porte les codes de la dissuasion nucléaire. Quand tout le pouvoir s’échappe autour de vous, ne reste que la puissance du feu nucléaire à portée de valise. Qui d’autre ? L’homme sympa à qui il a juste manqué une carte pour rester chef de gouvernement pro-business, c’est Sébastien Lecornu sur le perron de Matignon. Il n’est pas parvenu à faire semblant d’organiser ce qui le dépasse. Enfin, il y a eux. “Eux”, ce sont les 577 du Palais-Bourbon chargés d’adopter une loi de finances 2026. Une bombe idéologique à fragmentation les a dispersés en plusieurs groupes dont chacun a sa ligne rouge coupant tout téléphone branché sur l’Élysée ou Matignon. À en croire Sébastien Lecornu, les lignes vertes ne s’allument que dans le secret des conversations.
“Chacun a sa ligne rouge coupant tout téléphone branché sur l’Élysée ou Matignon. À en croire Sébastien Lecornu, les lignes vertes ne s’allument que dans le secret des conversations”
À ce stade Arthur Delaporte, député PS du Calvados, justifiait le 7 septembre ainsi les offres de service de son parti pour un gouvernement de cohabitation : “nous avons le plus large espace de non-censure”. Mais le chef de l'Etat a décidé de faire annoncer le gel possible de l'emblématique réforme structurelle des retraites pour éviter à tout prix une dissolution et trouver les voies et moyens d'une non-censure du budget avec une partie des forces de gauche. En rien justifiée d’ailleurs par la carte électorale. Le leader LR, Bruno Retailleau, qui plaidait à son tour pour un "gouvernement de cohabitation", pourrait se voir doubler sur sa gauche. Sébastien Lecornu devait livrer à l'Elysée, dans la soirée du 8 octobre, son bulletin de négociations.
En attendant que le chef de l’État “prenne ses responsabilités”, la première conséquence de la paralysie budgétaire pourrait être la naissance en bonne et due forme d’une déflagration dans le paysage politique. En l’occurrence, un rapprochement de plus en visible entre LR canal historique et le RN. Une autre déflagration pourrait être l'éclosion d'un courant social-démocrate réellement détaché de LFI. Une loi de finances accouchant aussi d'un nouveau monde politique serait une première dans les annales du Palais-Bourbon.
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