Il y a dix ans, une demi-douzaine de pionniers anticonformistes se sont réunis dans une maison en Suisse pour lancer Ethereum — un élément de l’écosystème crypto qui agit comme une plateforme informatique distribuée (décentralisée), utilisant l’ether comme “token” (jeton).
Au départ, le projet semblait voué à l’échec : la tribu fondatrice a implosé après de violentes luttes internes ; Ethereum a été victime d’un piratage massif ; des scandales ont éclaté et, comme le Bitcoin, le prix de l’Ether est devenu terriblement volatil, passant de 0 à 5 000 dollars avant de s’effondrer.
Un anniversaire significatif
Coïncidence de dates frappante : alors que la Maison-Blanche publiait le 30 juillet un rapport sur “L’âge d’or de la crypto”, la bourse du Nasdaq célébrait le dixième anniversaire d’Ethereum. “Ethereum a fait ses preuves… comme la définition même de l’antifragilité”, s’est enthousiasmé Joe Lubin, l’un des anciens habitants de la maison fondatrice, qui présente la plateforme comme “un gage de confiance fiable pour notre monde numérique en pleine expansion”.
Les memecoins ne surfent que sur un buzz délirant, mais les stablecoins sont censés être adossés à des actifs comme les bons du Trésor. C’est important.
Les cyniques auront sans doute un haut-le-cœur, tandis que les enthousiastes applaudiront. Pas étonnant : la cryptomonnaie est sans doute le sujet le plus controversé de la finance actuelle. Je conseille cependant que cet anniversaire soit l’occasion d’un jugement plus réaliste et plus nuancé. Se sont en effet dégagés au cours de la dernière décennie au moins cinq points clés sur la cryptomonnaie que les investisseurs devraient prendre en considération.
Des cryptomonnaies de toutes sortes
Premièrement, et c’est le plus évident, les actifs numériques ne sont pas homogènes (même si leurs détracteurs les détestent tous). Le Bitcoin est un phénomène unidimensionnel que ses adeptes comparent à de “l’or numérique”, tandis qu’Ethereum est une infrastructure multiforme. Les memecoins [actifs numériques parodiques, reposant sur des mèmes, ndt], comme le $Trump [lancée quelques jours avant l’investiture du président américain, ndt], ne surfent que sur un buzz délirant, mais les stablecoins sont censés être adossés à des actifs comme les bons du Trésor. C’est important.
Les crypto-actifs ne sont ni bon ni mauvais en soi
Deuxièmement, nous devons dépasser la vision manichéenne des crypto-actifs. Les apôtres qui déclaraient il y a dix ans que la finance décentralisée allait transformer le monde se trompaient : jusqu’à présent, les actifs numériques sont encore trop lourds, coûteux et énergivores pour remplacer la plupart des moyens de paiement traditionnels, et trop volatils pour constituer une réserve de valeur fiable. La criminalité y est répandue. Il suffit de penser à la saga de Sam Bankman-Fried [fondateur de FTX, place de marché de cryptomonnaies ayant fait faillite en 2022, condamné à vingt-cinq ans de prison pour fraude et blanchiment, ndt] ou à la censure réglementaire du stablecoin de Tether [l’entreprise se trouve notamment exclue du marché européen par le règlement sur les crypto-actifs de 2024 ; son manque de transparence suscite de nombreuses inquiétudes, ndt].
Les actifs numériques reposent sur une innovation intéressante, la blockchain, qui peut parfois être utile.
Mais les prophètes de malheur qui prédisaient la fin des cryptomonnaies n’avaient pourtant pas raison. Les prix des actifs numériques viennent de s’envoler (une fois de plus), portant la capitalisation boursière d’Ethereum et du Bitcoin à respectivement 455 milliards et 2 300 milliards de dollars. Et l’année dernière, les quelque 270 milliards de dollars de stablecoins en circulation ont permis d’effectuer autant de transactions que le réseau de cartes de crédit Visa, comme me le confiait Glenn Hutchins, un investisseur de longue date dans le secteur de la tech.
Pourquoi ? L’appât du gain (ou la spéculation) est un facteur. Mais les actifs numériques reposent sur une innovation intéressante, la blockchain, qui peut parfois être utile (par exemple pour certains paiements transfrontaliers). De plus, certains acteurs clés et certains régulateurs renforcent les normes en réponse aux scandales passés, et des réseaux comme Ethereum réduisent leur consommation d’énergie.
Ils conquièrent la finance traditionnelle
Troisièmement, la finance traditionnelle s’y met. Ironie de l’histoire : les premiers apôtres de la cryptomonnaie promettaient que la finance décentralisée allait détrôner les acteurs traditionnels. Mais ce sont eux qui alimentent le boom actuel. Prenons l’exemple d’un haut dirigeant de BlackRock qui vient de rejoindre un groupe d’investissement dans Ethereum, ou encore de gestionnaires d’actifs traditionnels comme Fidelity et BlackRock qui lancent des crypto-fonds, ou encore du recours croissant par les investisseurs traditionnels aux crypto-actifs comme moyen de diversification – tandis que des banques telles que JPMorgan exploitent leurs propres blockchains et lancent des stablecoins.
Les États-Unis renforcent leur position sur le secteur
Quatrièmement, la géopolitique des crypto-actifs évolue rapidement. Au cours de la dernière décennie, la plupart des innovations ont eu lieu en dehors des États-Unis, dans des endroits comme Hong Kong. Mais au début du mois, Paul Atkins, président de la Securities and Exchange Commission (SEC), a déclaré qu’il souhaitait les ramener aux États-Unis. Pourquoi ? Entre autres parce que la famille Trump elle-même a investi dans les crypto. Une autre raison est bassement politique : les acteurs du secteur ont si largement financé [la campagne de] Donald Trump en 2024 qu’aux dires de certaines personnalités influentes, ils lui ont fait gagner les élections.
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent espère que les stablecoins basés sur le dollar favoriseront l’usage du dollar dans le monde entier.
Mais la géofinance a aussi son importance. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent espère que les stablecoins basés sur le dollar créeront une nouvelle source de demande pour les bons du Trésor et favoriseront l’usage du dollar dans le monde entier. Considérez cela comme un nouveau tournant politique du système de Bretton Woods à l’ère de la Silicon Valley.
De nouvelles perspectives
Enfin, les effets secondaires de l’écosystème crypto pourraient s’avérer encore plus frappants que les actifs numériques eux-mêmes. En effet, cette innovation permet d’imaginer des alternatives au statu quo financier et géopolitique, par exemple en incitant à se demander s’il faut vraiment dépendre du système de paiement Swift [pour les règlements internationaux, ndt] ou de la domination du dollar.
Ne vous méprenez pas : en soulignant ces cinq points, je ne minimise pas les risques. Les conflits d’intérêts entre l’administration Donald Trump et le secteur des crypto-actifs sont honteux. Le risque de préjudice pour les consommateurs est réel. La stabilité financière est également menacée en raison des liens croissants entre les crypto-actifs et la finance traditionnelle, et de l’utilisation des bons du Trésor pour garantir les stablecoins. La criminalité et l’escroquerie existent.
Mais on peut s’inquiéter des risques et souhaiter une meilleure réglementation, tout en reconnaissant que la technologie sous-jacente peut être utile comme outil de diversification géopolitique et financière.
Pour ces raisons, l’anniversaire d’Ethereum devrait inciter les enthousiastes comme les pessimistes à réaliser qu’ils n’ont ni les uns ni les autres entièrement raison. Les choses sont rarement noires ou blanches, dans la finance comme ailleurs. Il continuera à en aller ainsi quand (et si) Ethereum fêtera ses vingt ans.
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