Une profession en particulier a peut-être été plus durement touchée que les autres par la vague de méfiance populiste qui continue de déferler sur les experts universitaires et les élites décisionnaires : celle des économistes. Aux États-Unis, sous Donald Trump, les orthodoxies du libre marché longtemps prônées par la discipline ont été rapidement balayées par un virage protectionniste, le capitalisme d’État et des tentatives d’intervention dans des institutions économiques indépendantes, telles que la Réserve fédérale.
Incertitude et instabilité maximales
Mais les États-Unis ne sont pas un cas isolé. Partout dans le monde, les experts dans ce domaine se lamentent vainement du rejet de leurs convictions les plus largement partagées – qu’il s’agisse des bienfaits de l’intégration mondiale et de la rigueur budgétaire, ou encore de la nécessité d’une politique prévisible. Comment les économistes ont-ils perdu de leur influence ?
L’indice d’incertitude économique mondiale a récemment atteint un niveau record, avec des données remontant à 1997.
Les jugements et les prévisions économiques se sont toujours appuyés sur des simplifications pour expliquer les relations de cause à effet. La principale d’entre elles est l’idée que toutes les autres choses restent égales par ailleurs. Pendant la majeure partie de la période dite de “grande modération” [période de stabilité des économies, entre les années 1980 et 2007, ndt], au cours des quelques décennies qui ont précédé la crise financière mondiale, cette hypothèse s’est avérée raisonnablement valable, car l’élaboration de politiques stables, favorables au marché et mondialistes a permis de stabiliser la volatilité macroéconomique. Mais cette stabilité s’est depuis évaporée, rendant rapidement obsolètes les prévisions qui supposaient que les conditions politiques, sociales et économiques resteraient constantes.
Alors que l’État joue un rôle croissant dans la gestion économique et que l’ordre international fondé sur des règles est soumis à des pressions, il est devenu beaucoup plus difficile de prévoir les politiques. L’indice d’incertitude économique mondiale a récemment atteint un niveau record, avec des données remontant à 1997. Dans ce contexte, les prévisions fondées sur des relations économiques bien établies peuvent être facilement remises en cause. Par exemple, l’idée selon laquelle les droits de douane finissent par faire augmenter les prix intérieurs peut être remise en cause par un président capricieux qui retarde leur mise en œuvre ou accorde des exemptions. La confiance dans les banquiers centraux peut être ébranlée par une politique budgétaire volatile qui modifie sans cesse la trajectoire de l’inflation.
Des conseils impopulaires et insensibles
Les économistes sont aussi plus à l’aise lorsqu’ils traitent de questions cycliques à court terme. Or aujourd’hui, le système économique mondial connaît des changements structurels importants. Les tensions géopolitiques et la politique climatique remodèlent les relations entre les gouvernements et les entreprises nationales. La technologie transforme la manière dont l’État, les entreprises et la société interagissent. La finance est en constante évolution. Cela fait plus de 15 ans que la reine Elizabeth a posé sa question désarmante sur la crise financière mondiale lors d’une visite à la London School of Economics : “Pourquoi personne ne l’a vue venir ?”. La persistance de ces angles morts reflète un manque de réflexion multidisciplinaire à long terme dans une grande partie de la profession.
Avec les populistes qui proposent des alternatives simples, à court terme et indolores, il est plus difficile pour la profession de se faire entendre.
Mais les doutes concernant les économistes vont au-delà de leurs difficultés à prévoir ou à suivre le rythme du changement. Leurs conseils ne sont tout simplement pas populaires et peuvent souvent sembler cruels et insensibles. La promotion du libre-échange et de l’innovation implique une certaine disruption dans les emplois et les moyens de subsistance pour obtenir des gains économiques à long terme. Limiter l’augmentation des dépenses sociales signifie retirer du soutien à certaines personnes. Lorsque l’opinion unanime des économistes va à l’encontre de l’expérience des gens, il n’est pas étonnant que beaucoup cessent de les écouter. Et avec les populistes qui proposent des alternatives simples, à court terme et indolores, telles que des subventions, des barrières tarifaires et des réductions d’impôts, il est plus difficile pour la profession de se faire entendre.
Le salut dans l’interdisciplinarité
Pourtant, l’économie est loin d’être si coupée des réalités. Au contraire, son rôle est plus essentiel que jamais pour dénoncer les coûts d’une mauvaise politique, même si ces avertissements sont rarement pris en compte. Les économistes peuvent renforcer les fondements de la discipline en développant des connaissances interdisciplinaires, des sources de données en temps réel et des outils de scénarisation afin de mieux modéliser un monde plus complexe et moins constant. Mais si les économistes battent en retraite, les débats seront dominés par des dirigeants plus intéressés par la consolidation de leur pouvoir que par des résultats économiques solides. La réaction hostile à l’égard de l’économie a des conséquences trop importantes pour que la résolution du problème soit laissée à d’autres.
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