Peut-être Donald Trump a-t-il vraiment renoncé soudainement au Groenland, mais son obsession pour cet endroit est à la fois ancienne et révélatrice. Les “sanewashers” [de “sane” (sensé), et “to wash” (laver), désigne ceux qui présentent quelqu’un ou une idée extrême comme normal, raisonnable et acceptable, ndt], qui tiennent à trouver de bonnes raisons à tout ce que fait le président, ont passé la semaine dernière [l’article a paru le 22 janvier dans le ‘Financial Times’, ndt] à expliquer que l’annexion était nécessaire pour des raisons de sécurité.
Richesse immobilière
Pourtant, cette idée contredit la première explication donnée par Donald Trump lui-même pour justifier son intérêt. En 2021, il déclarait aux auteurs de ‘The Divider’, ouvrage consacré à son premier mandat présidentiel : “je suis promoteur immobilier. Je regarde au coin de la rue et je me dis : ‘je devrais acheter ce magasin pour l’immeuble que je construis’. Ce n’est pas très différent… J’adore les cartes. Et j’ai toujours dit : ‘regardez la taille du [Groenland]. C’est immense. Il devrait faire partie des États-Unis’”. Donald Trump incarne la nouvelle tendance géopolitique : les relations internationales sont de plus en plus liées à l’immobilier.
Les biens fonciers, avec les logements et les propriétés commerciales qui s’y trouvent, représentent les deux tiers de la richesse réelle mondiale, qui est de 520 000 milliards de dollars.
La terre est la récompense de notre époque. Bien que notre économie se dématérialise et que nos vies deviennent virtuelles, nos obsessions se font de plus en plus “terrestres”. Le McKinsey Global Institute a estimé que les biens fonciers, avec les logements et les propriétés commerciales qui s’y trouvent, représentent environ les deux tiers de la richesse réelle mondiale, qui s’élève à 520 000 milliards de dollars.
Le retour de la colonisation
L’immobilier est depuis longtemps un moteur de la politique intérieure. Le fait que tous ne possèdent pas un patrimoine immobilier qui leur permette de vivre là où se trouvent les marchés de l’emploi dynamiques alimente les inégalités, les divisions entre les zones rurales et urbaines et entre les générations. Les prix de l’immobilier entretiennent également l’anxiété liée à l’immigration (qui accroît la concurrence pour les logements) et réduisent la fécondité (car les jeunes n’ont pas les moyens de s’offrir un logement assez spacieux pour avoir des enfants). Pour une large part, cet argument est exposé dans l’essai ‘The Housing Theory of Everything’ (“La théorie du logement qui explique tout”, non traduit) de John Myers, Sam Bowman et Ben Southwood, paru en 2021. Mais la conjonction entre l’immobilier et les relations internationales est plus récente.
La lutte sans merci pour le territoire qui a marqué la majeure partie de l’histoire s’est interrompue avec la décolonisation dans les années 1960, mais a repris en 2014 lorsque Vladimir Poutine a envahi la Crimée.
La lutte sans merci pour le territoire qui a marqué la majeure partie de l’histoire s’est interrompue avec la décolonisation dans les années 1960, mais a repris en 2014 lorsque Vladimir Poutine a envahi la Crimée. Donald Trump a souvent suggéré que les États-Unis, à l’instar de la Russie, devraient renouer avec leur tradition nationale : l’expansion par accaparement des terres. Cette soif de terres est alimentée par diverses tendances, selon Michael Albertus de l’université de Chicago, auteur du récent ouvrage ‘Land Power’ (“Puissance terrestre”, non traduit). Je me suis entretenu avec lui lors du sommet Grand Continent [adossé à la revue éponyme spécialisée en relations internationales et en géopolitique, ndt] qui s’est tenue en décembre à Aoste, en Italie.
Démographie, changement climatique et ruée vers le nord
Tout d’abord, nous sommes de plus en plus nombreux à nous disputer la terre. Depuis 1969, année de ma naissance, la population mondiale est passée d’environ 3,6 milliards à 8,2 milliards d’individus. L’ONU prévoit qu’elle atteindra un pic de 10,3 milliards dans les années 2080. L’une des causes du conflit israélo-palestinien, par exemple, est la multiplication par dix de la population israélienne depuis 1948 : elle atteint aujourd’hui 10,2 millions d’habitants.
Dans le jargon immobilier, le Groenland “a désormais du potentiel”, tout comme le nord de la Russie et le Canada. Dans quelques siècles.
Deuxième tendance : le changement climatique modifie la valeur des terres dans le monde. Le site immobilier américain Zillow suivait cette question en publiant des scores de risque climatique pour les maisons mais, hasard ou non, il a abandonné ces évaluations quand les agents immobiliers se sont plaints qu’elles nuisaient aux ventes. Seuls les courageux ou les personnes mal informées continuent d’acheter dans le sud de la Floride, tandis que le réchauffement de l’Arctique semble offrir un nouveau quartier tout juste sorti de terre, prêt à être habité. Dans le jargon immobilier, le Groenland “a désormais du potentiel”, tout comme le nord de la Russie et le Canada. Dans quelques siècles, lorsque les excentricités personnelles de Donald Trump commenceront à s’estomper dans les mémoires, les historiens diront peut-être que ce que nous avons vécu en janvier 2026 a marqué le début de la ruée vers l’Arctique. Certaines zones de l’Antarctique pourraient être les prochaines concernées.
Selon Michael Albertus, le troisième facteur à l’origine de l’annexion des terres tient à ce que le tabou qui l’entoure s’estompe, voire a disparu dans le cas des présidents russe et américain.
Vers un “grand remaniement” mondial
Le projet de Donald Trump pour la ‘Riviera de Gaza’ revisite l’impérialisme du XIXe siècle dans le langage de l’immobilier du XXIe siècle. Et voici comment il décrit sa “proposition de paix” visant à céder à la Russie plusieurs parties de l’Ukraine : “vous découpez le territoire d’une certaine manière, ce qui n’a rien de simple, c’est comme une transaction immobilière complexe multipliée par mille”. Les décideurs politiques européens, qui ont commencé l’année 2026 en croyant encore à l’existence du tabou sur le sujet, sont en train de mettre à jour à la hâte leur vision du monde.
Le projet de Donald Trump pour la ‘Riviera de Gaza’ revisite l’impérialisme du XIXe siècle dans le langage de l’immobilier du XXIe siècle.
En rassemblant toutes ces tendances, Michael Albertus entrevoit un “grand remaniement” territorial à travers le monde. Ce phénomène se produit périodiquement dans l’histoire : pensez au “partage de l’Afrique” du XIXe siècle ou aux “invasions barbares” des tribus germaniques qui ont détruit l’empire romain tardif.
Cette fois-ci, les principaux accapareurs seront probablement les États-Unis, la Chine et la Russie, auxquels s’ajoutera peut-être l’Iran, Téhéran étant “en faillite hydrique” et devenant inhabitable.
L’accaparement des terres pourrait perdre de son intensité après 2100, lorsque la baisse du taux de natalité entraînera une diminution de la population mondiale. Mais même alors, le changement climatique devrait continuer à pousser les populations à se déplacer. Dans un siècle, le géant nigérian pourrait bien se montrer brutal envers les États-Unis pour s’emparer de la Riviera de l’Alaska.
© The Financial Times Limited [2026]. All Rights Reserved. Not to be redistributed, copied or modified in anyway. Le nouvel Economiste is solely responsible for providing this translated content and the Financial Times Limited does not accept any liability for the accuracy or quality of the translation.