Hommage

Donald Shoup, l'économiste du stationnement

En explorant les coûts cachés des parkings gratuits, il a ouvert la voie à une nouvelle génération d’urbanistes

Donald Shoup, l’économiste du stationnement Investir la recette des parcmètres dans des améliorations du paysage urbain est une des grandes idées de Donald Shoup - © SIPA

La mort en février d’un octogénaire nommé Donald Shoup n’a pas fait la une des journaux, mais elle a suscité un flot de conversations admiratives sur les réseaux sociaux parmi les “shoupistes”, un fan-club petit mais fervent de l’homme qu’ils appelaient “Shoup Dogg”. Donald Shoup était un économiste vêtu de tweed et pourvu d’une barbe extravagante. Qu’a fait cet homme pour inspirer un tel engouement ? Il est facile de répondre mais plus difficile de l’expliquer. Donald Shoup a révolutionné la façon dont les urbanistes conçoivent le stationnement. Sa méthode devrait servir d’exemple aux économistes du monde entier.

Les coûts cachés des parkings gratuits

L’argumentation de Shoup était tout droit sortie d’un cours d’économie pour débutants : les places de stationnement aux États-Unis étaient surabondantes en raison des réglementations d’urbanisme, mais les meilleures places étaient par ailleurs sous-valorisées en raison de politiques démagogiques. En conséquence, les villes étaient noyées d’asphalte, les bons projets étaient étouffés par leurs propres parkings obligatoires, et pourtant les places de stationnement les plus recherchées étaient si rares que les conducteurs finissaient parfois par se battre pour les obtenir. D’une certaine manière, les États-Unis croulaient sous les parkings et pourtant personne ne pouvait jamais trouver une bonne place pour se garer.

Le prix de cet échec politique était invisible, mais énorme. Comme l’écrit Henry Grabar dans ‘Paved Paradise : How Parking Explains The World’ [“Le paradis pavé. Comment le stationnement explique le monde”, non traduit, 2023, ndt] : “vous l’avez payé dans le loyer, dans l’addition du restaurant… et enfoui dans votre facture d’impôts locaux. Vous avez payé le stationnement à chaque bouffée d’air vicié, dans les dégâts des inondations causées par la pluie qui ruisselait des champs d’asphalte… Mais vous ne l’avez presque jamais payé lorsque vous gariez votre voiture.”

D’une certaine manière, les États-Unis croulaient sous les parkings et pourtant personne ne pouvait jamais trouver une bonne place pour se garer.

Le monde regorge de professeurs d’économie qui ont de bonnes idées, mais ils inspirent rarement une telle dévotion proche du culte. Qu’est-ce qui différenciait Donald Shoup ? Tout d’abord, il était divertissant. Il montrait le plateau de Monopoly en expliquant que, dans le monde réel, il serait recouvert d’emplacements “parking gratuit”. Il commençait souvent ses conférences en faisant remarquer que, “dans un public aussi nombreux, certains avaient probablement été conçus dans une voiture garée”.

Absurdités en cascade

Ensuite, il ne s’est pas contenté d’un argument théorique. Donald Shoup a rassemblé une somme encyclopédique de détails sur les réglementations irrationnelles, leurs conséquences et leurs coûts. Il s’est intéressé, par exemple, au problème des conducteurs circulant à la recherche d’une place de stationnement libre. Avec quelques étudiants diplômés, il a étudié la question directement en cherchant des places de stationnement et en notant le temps qu’il fallait pour les trouver. L’économiste a estimé que, dans un petit quartier de Los Angeles – à peine 15 pâtés de maisons –, les conducteurs parcouraient, réunis, un million de kilomètres supplémentaires par an à la recherche d’une bonne place. “[Donald] Shoup a conclu que près d’un tiers de l’ensemble des voitures dans les quartiers où le stationnement est rare cherchaient une place pour se garer”, écrit Henry Grabar.

Dans un petit quartier de Los Angeles, les conducteurs parcouraient, réunis, 1 million de km supplémentaires par an à la recherche d’une bonne place.

Dans le même temps, les nouvelles constructions étaient entravées par des exigences de stationnement obligatoires souvent absurdement élevées. Le parking d’un immeuble d’habitation allait être inoccupé pendant la journée, tandis que les bureaux et les commerces le seraient la nuit. Les minima réglementaires de places de stationnement ne permettaient pas d’envisager des idées sensées, comme celle d’un immeuble d’habitation partageant un parking avec un centre commercial voisin, et encore moins l’idée radicale que les promoteurs immobiliers pourraient être incités à trouver un équilibre entre l’attrait du stationnement et les coûts de sa mise à disposition.

Les architectes dessinaient de nouveaux bâtiments qui amélioreraient les quartiers en fournissant des équipements essentiels ou des logements abordables de haute qualité. Ces projets étaient rejetés par les autorités municipales parce qu’ils ne respectaient pas la réglementation en matière de stationnement, et le projet était étouffé par son propre stationnement non rentable.

Les bienfaits du parcmètre

Donald Shoup a également produit le délicieux (et déprimant) calcul selon lequel, comme chaque nouvelle place de stationnement coûtait des milliers de dollars à fournir et qu’il y avait au moins trois places par véhicule, la valeur de l’ensemble des places de stationnement aux États-Unis dépassait celle de l’ensemble des voitures.

Enfin, Donald Shoup a proposé des solutions. Certaines d’entre elles étaient techniques et plutôt évidentes : abolir les minima réglementaires de places de stationnement, introduire des parcmètres et fixer des prix suffisamment élevés pour que les gens n’aient pas à perdre de temps à chercher une place – tout en pouvant sinon marcher, faire du vélo, passer aux transports en commun ou circuler à des horaires moins chargés.

Mais l’idée qui a changé la donne a été de proposer que les recettes provenant des parcmètres soient investies dans des améliorations locales du paysage urbain, telles que la collecte des déchets, la plantation d’arbres ou l’aménagement de trottoirs agréables. Selon Nolan Gray, l’un des nombreux acolytes de Donald Shoup, c’est là qu’il a apporté sa “plus grande contribution”. Les habitants ont cessé de s’opposer aux parcmètres et ont commencé à les réclamer.

Selon Nolan Gray, “Donald Shoup a construit la génération suivante”. Le nombre de fervents adeptes qu’il a acquis en dit long sur la générosité avec laquelle il a donné de son temps et prodigué ses conseils. Ainsi, Donald Shoup a discrètement changé le monde. Ses idées ont eu une influence considérable. D’autres économistes feraient bien de suivre son exemple.

Il y a une autre leçon que nous pouvons tirer de la vie de Donald Shoup. Il ne s’intéressait pas aux grands débats. Il s’est emparé d’un problème qui semblait ennuyeux et insignifiant, et a montré qu’il n’en était rien. C’est précisément parce que le problème était si négligé et si éloigné des brûlantes controverses sur la politique nationale que Donald Shoup a pu faire autant de progrès. “Je suis un ramasse-miettes, disait Shoup Dogg, mais il y a beaucoup de miettes dans le coin.”

Tim Harford, FT

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