Ken Griffin, le milliardaire fondateur du fonds spéculatif Citadel, est souvent considéré comme un franc-tireur du marché. La semaine dernière, cependant, il s’est également montré anticonformiste politiquement. S’exprimant à West Palm Beach [où se tenait les 2 et 3 février derniers la conférence Wall Street Journal Invest, ndt], il a déploré que la Maison-Blanche, sous la présidence de Donald Trump, “choisissait des décisions ou des orientations qui enrichissaient considérablement les familles des membres de l’administration”. En clair : les escroqueries abondent.
Le prudent silence des CEO
Si cette observation n’étonne personne (il est apparu qu’un membre de la famille royale des Émirats arabes unis avait investi 500 millions de dollars dans une entreprise de cryptomonnaie de la famille Trump quelques jours avant que le président n’entre en fonction et que la Maison-Blanche ne dévoile des politiques favorables aux crypto-actifs), ce qui est surprenant, c’est que Ken Griffin ait osé énoncer l’évidence.
Aucun grand dirigeant d’entreprise n’avait publiquement attaqué Donald Trump sur ce point. Au contraire, un sentiment de résignation lasse prévalait.
Ces derniers mois, j’ai souvent entendu l’élite des entreprises américaines murmurer en privé contre les transactions intéressées de la Maison-Blanche. Même certains fidèles du MAGA (Make America Great Again) commencent discrètement à se dire consternés. “C’est révoltant”, m’a récemment confié l’un d’eux dans un SMS (qui a été effacé). Marjorie Taylor Greene, disciple de MAGA, a qualifié le slogan politique de Donald Trump de “mensonge”.
Mais avant que Ken Griffin ne s’exprime, aucun grand dirigeant d’entreprise n’avait publiquement attaqué Donald Trump sur ce point. Au contraire, un sentiment de résignation lasse prévalait, qui fait écho à l’attitude passée de certaines élites face aux rumeurs sordides concernant Jeffrey Epstein, accusé d’abus sexuels sur mineurs. Pourquoi ? La peur est l’un des facteurs : aucun conseil d’administration ne veut s’attirer les foudres de Donald Trump en le dénonçant. La cupidité en est un autre : de nombreux dirigeants veulent conserver leur accès à la Maison-Blanche dans l’espoir de conclure des accords qui leur seront profitables, à eux et non à leurs rivaux. “Diviser pour mieux régner” : la stratégie de Donald Trump fonctionne.
La navette Challenger et la normalisation de la déviance
Cependant, il existe un troisième facteur, beaucoup moins commenté : le problème de la “déviance normalisée”, comme diraient les ingénieurs et les sociologues. Cette expression est apparue pour la première fois après l’explosion de la navette spatiale ‘Challenger’ en 1986, lorsque la NASA a demandé à la sociologue Diane Vaughan d’en étudier les causes.
“La normalisation sociale de la déviance fait que les membres d’une organisation s’habituent tellement à un comportement déviant qu’ils ne le considèrent plus comme tel”
Les responsables avaient initialement supposé que la catastrophe était due à une seule erreur technique. Mais Diane Vaughan a rejeté cette analyse. Elle a plutôt fait valoir que, pendant de nombreuses années, les ingénieurs de la NASA s’étaient progressivement habitués à de minuscules violations des protocoles de sécurité – telles que des lacunes dans la vérification des joints en caoutchouc [qui ont causé l’explosion de la navette, ndt] – et les ignoraient tacitement, puisque rien de grave ne s’était produit (au début). Leur perception de la “normalité” avait subtilement changé.
“La normalisation sociale de la déviance fait que les membres d’une organisation s’habituent tellement à un comportement déviant qu’ils ne le considèrent plus comme tel”, observait Diane Vaughan. Ou, pour citer le ‘Journal of Safety Research’, “en l’absence de pertes ou de dommages perceptibles, les pratiques déviantes deviennent acceptables”, selon un “processus de désensibilisation”. Personne ne se rend compte que les risques s’accumulent, jusqu’à ce que la catastrophe survienne.
Désensibilisation, de l’entreprise à la politique
Des experts d’autres secteurs, comme le génie chimique, la médecine et l’aviation, ont par la suite repris l’idée de Diane Vaughan. Il en va de même pour les business schools. Après tout, lorsque des entreprises sont touchées par des scandales, la raison en est rarement que quelqu’un a pris la décision de “mal agir” ; il est plus fréquent que les normes se détériorent inexorablement au fil des ans, au fur et à mesure que sont ignorées une multitude de petites décisions qui paraissent insignifiantes de prime abord.
Il y a 20 ans, même les chefs d’entreprise se seraient récriés si Barack Obama ou George W. Bush avaient accepté avant leur entrée en fonction des investissements émiratis dans leurs entreprises.
Cependant, le principe de normalisation de la déviance s’applique également à grande échelle. Et Washington en est aujourd’hui la parfaite illustration. Il y a vingt ans, même les chefs d’entreprise se seraient sans doute récriés si Barack Obama ou George W. Bush avaient accepté quelques jours avant leur entrée en fonction des investissements émiratis dans leurs entreprises familiales. Ou si la société de production de leur conjoint avait conclu un contrat de plusieurs millions de dollars avec Amazon pour coproduire un documentaire [allusion à ‘Melania’, sorti fin janvier aux États-Unis, coproduit par Melania Trump qui en est aussi le sujet et l’actrice principale, ndt].
Mais de telles histoires sont désormais presque normalisées – et ne sont pas l’apanage du mandat de Donald Trump, puisque des scandales ont aussi éclaboussé Hunter Biden, le fils de l’ancien président. Les effroyables révélations sur Jeffrey Epstein ajoutent à la surcharge cognitive et à la désensibilisation. Il en résulte un cynisme et une méfiance délétères dans l’opinion publique.
Bien sûr, il faut remarquer que malgré tout cela, l’économie et le marché boursier ont continué à prospérer, ce qui a sans aucun doute incité les CEO à se taire et à normaliser cette déviance. Mais c’est bien là que réside le danger : tout comme les minuscules fissures largement ignorées dans les joints en caoutchouc de la navette ‘Challenger’ ont finalement conduit à un crash, les fissures qui se propagent actuellement dans l’économie politique américaine risquent elles aussi de provoquer une explosion.
Démocratie et capitalisme en danger
Comme le fait remarquer l’historien Yuval Noah Harari : “si vous perdez toute confiance, la démocratie est impossible”. Jusqu’à présent, le monde des affaires et de la finance américaines a prospéré grâce à un capitalisme prévisible et fondé sur des règles ; une perte de crédibilité pourrait finir par avoir un coût tant politique qu’économique.
Existe-t-il une solution ? En 2014, les responsables de la NASA ont défini six mesures pour lutter contre la normalisation de la déviance d’un point de vue technique : “ne jamais s’appuyer sur les succès passés pour redéfinir les performances acceptables”, “éviter la pensée de groupe”, “assurer l’indépendance des programmes de sécurité par rapport aux activités qu’ils évaluent”, etc. Ces mesures sont tout à fait sensées.
Cependant, ce dont nous avons réellement besoin aujourd’hui est beaucoup plus simple : les CEO devraient suivre l’exemple de Ken Griffin, notamment en prenant conscience du degré de déviance qu’atteint le climat actuel et en le remettant ouvertement en question. Oui, il existe une obligation morale d’agir ainsi. Mais il y a aussi une raison égoïste – si les CEO veulent préserver le dynamisme du capitalisme.
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