Exception géopolitique

Éloge du monopole par un libéral

Les libéraux devraient souhaiter la concurrence dans tous les domaines, sauf dans le jeu des superpuissances

Éloge du monopole par un libéral Le véritable risque d'un monde post-américain, c’est la pagaille engendrée - © Freepik

Voici une statistique rassurante en ces temps d’instabilité : Microsoft Windows représente toujours environ 70 % du marché mondial des logiciels d’exploitation pour ordinateurs. Imaginez s’il existait trois ou quatre systèmes tout aussi populaires mais incompatibles entre eux. La lourdeur de Windows est certes indéniable. Mais elle est un faible prix à payer pour être sûr qu’un document provenant d’un bureau à Rome pourra être lu dans un bureau à Bangkok.

Le paradoxe du libéralisme

Le meilleur argument en faveur de l’empire américain a toujours été sa commodité (quel lapsus révélateur que d’employer un temps du passé). Le commerce est facilité s’il n’y a qu’une seule monnaie véritablement universelle. Les voyages plus fluides s’il n’y a qu’une seule langue dont les expressions courantes sont à apprendre pour tout hôtelier ou chauffeur de taxi. Et les hautes mers moins périlleuses s’il n’y a qu’une seule marine pour les dominer, au lieu de plusieurs qui se bousculent.

Un monde où le pouvoir est réparti est paradoxalement moins “mondialisé” qu’un monde centré sur les États-Unis.

Tel est le honteux secret du libéralisme. Une vie faite de choix et de diversité dépend en fin de compte du principe opposé : un monopole absolu dans le domaine de la géopolitique. Un libéral devrait souhaiter que la concurrence règne dans tous les domaines, sauf pour un menu détail : savoir qui dirige le monde.

Eswar Prasad met en évidence cette contradiction dans ‘The Doom Loop’ (“La boucle infernale”). Le livre traite d’un sujet en apparence positif : l’enrichissement de la Chine, de l’Inde et d’autres pays depuis leurs réformes économiques de la fin du XXe siècle. Ces succès justifient le marché libre ou quasi libre. Mais leur ultime effet est de fragmenter le monde, car ces nations peuvent désormais imposer leurs propres règles, valeurs et technologies. Un monde où le pouvoir est réparti est paradoxalement moins “mondialisé” qu’un monde centré sur les États-Unis. C’est à cet égard que le monopole est opérant. La concurrence est inefficace.

Le monopole, plus pratique que le partage

Tant que le monopole est bienveillant, direz-vous. Mais n’en soyons pas si sûrs. Dans une certaine mesure, même un maître du monde peu sympathique vaut mieux que pas de maître du tout. Un ensemble de règles strictes peut être plus facile à gérer qu’une multitude de régimes plus souples, voire chaotiques. (C’est la logique qui sous-tend le marché unique européen.) Le pire scénario pour le monde post-américain n’est pas que nous vivions tous dans l’esclavage. Aucun club de dictatures n’a le poids économique ou militaire nécessaire pour parvenir à un tel résultat. Le véritable risque, c’est la pagaille engendrée : des barrières, des frictions et des maux de tête là où il n’y en avait pas.

Visa, Mastercard, American Express : ces monopoles, rendant le monde si facile à sillonner, reposaient sur la part disproportionnée de la richesse mondiale détenue par les États-Unis.

Par exemple, même le chauvin qui sommeille en moi aurait du mal à prouver que la “common law” anglaise est “meilleure” que le droit codifié [la “common law” se fonde sur la jurisprudence, à la différence des systèmes juridiques issus du droit romain, où prime un code des lois, ndt]. Ce qui importe, c’est qu’un système, n’importe lequel, l’ait emporté comme méthode privilégiée partout pour régir les affaires transfrontalières. Selon le principe Windows, mieux vaut un gagnant qu’aucun gagnant ou plusieurs rivaux.

Il semble sacrilège de s’opposer à la concurrence. L’idée paraît presque inscrite dans les gènes de l’espèce humaine. Remarquez combien rares sont les pays qui ont conservé une économie planifiée, toutes cultures confondues. J’écris ces lignes au 36e étage au-dessus des boutiques Chanel et Breitling de Hô Chi Minh-Ville, qui a été baptisée en l’honneur d’un révolutionnaire marxiste il y aura un demi-siècle cet été. En aval se trouve Tan Thuan, la première des zones à faible fiscalité que le Vietnam a créées pour concurrencer les nations manufacturières plus établies. Même les républiques socialistes finissent par comprendre.

La fin du village mondial ?

Mais l’argument principal d’Eswar Prasad est que ce qui fonctionne au niveau microéconomique ne tient pas la route lorsqu’il s’agit de la question la plus importante : comment le monde doit-il être gouverné ?

Avec un peu de chance, le morcellement n’est pas pour demain. Le roi dollar règne toujours. L’anglais semble indétrônable en tant que “lingua franca”. Visa, Mastercard, American Express : la plupart des gens utilisent les mêmes cartes qu’il y a une génération. Mais ces monopoles, qui rendent le monde si facile à sillonner, reposaient sur la part disproportionnée de la richesse mondiale détenue par les États-Unis. À mesure que “les autres” grignotent cette part, les alternatives se multiplient. La capacité à contourner les sanctions américaines offre un aperçu de l’avenir.

Il est courant aujourd’hui d’entendre avancer des arguments moraux en faveur du leadership américain. Rien de plus normal. Sans cet arsenal de la démocratie derrière elle, l’Europe est exposée à ses ennemis mortels. Le démantèlement de l’USAID [Agence des États-Unis pour le développement international, notamment chargée de l’aide humanitaire, ndt] aura des conséquences terribles. Mais ce que l’on oublie dans cette noblesse d’âme, c’est tout ce que l’on risque de perdre aussi en termes de fonctionnalité pure. Un libéral devrait se réjouir de la diffusion du pouvoir. Je reste pourtant partagé entre deux sentiments lorsque j’envisage un monde qui promet d’être plus équitable, mais moins uni.

Janan Ganesh, FT

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