Il s’agit d’une image publiée par l’administration Trump, mais elle semble tout droit sortie de l’Union soviétique : un ouvrier au menton carré, vêtu d’une simple chemise boutonnée, debout, avec des cheminées d’usine à l’arrière-plan, sous le slogan “AMERICAN WORKERS FIRST!” (“les travailleurs américains d’abord !”). Cette image est apparue alors que l’administration prenait des participations dans Intel, US Steel et MP Materials, et concluait des accords de partage des revenus avec les fabricants de puces Nvidia et AMD. Pour reprendre un jargon autrefois familier, l’État ouvrier nationalise les moyens de production.
La classe ouvrière laissée-pour-compte
Je ne prétends évidemment pas que le trumpisme est un communisme. (Il s’agit d’une version du capitalisme d’État qui privilégie la famille.) Pourtant, ce mouvement fait écho au communisme, non dans son programme, mais dans la rhétorique de Donald Trump et, surtout, par son adhésion à la notion de lutte des classes. Le populisme actuel est souvent comparé au fascisme des années 1930, mais il peut également être compris comme un substitut émotionnel au communisme.
Lorsque, vers 1990, le communisme a décliné il a laissé un vide. Si peu de gens regrettaient ses politiques, beaucoup aspiraient à son histoire : une classe ouvrière fière, unie contre ses oppresseurs. Les partis sociaux-démocrates racontaient la même histoire dans une version plus modérée, mais au cours des années 1990, blairistes, ils l’ont également abandonnée. “Les ouvriers eux-mêmes, leur culture, leurs conditions de vie, leurs aspirations… […] disparurent du discours politique et intellectuel”, écrit le sociologue français Didier Eribon. Lorsque les travailleurs étaient mentionnés, c’était souvent avec mépris. Ils étaient raillés sous le nom de ‘chavs’ au Royaume-Uni et de ‘trailer trash’ aux États-Unis [équivalents de ‘racaille’, ndt].
Très vite, les partis nationalistes d’extrême droite ont compris qu’ils pouvaient répondre à la demande insatisfaite d’un discours favorable aux travailleurs. Didier Eribon raconte dans ses mémoires, ‘Retour à Reims’ (2009), comment sa famille blanche de la classe ouvrière est passée du Parti communiste français au Front national d’extrême droite. Les travailleurs, écrit-il, se sont tournés “vers le parti qui semblait être le seul à se préoccuper d’[eux]”.
Principes communistes à la sauce populiste
Comme le Parti communiste avant lui, le Front national prétendait parler au nom de la “classe ouvrière”. L’ennemi de classe a été rebaptisé, “la bourgeoisie” devenant “l’élite”, la xénophobie communiste à l’égard du “capital international” a été complétée par la xénophobie à l’égard des immigrés, et le prolétariat a dû s’allier à d’anciens adversaires tels que les petits entrepreneurs, mais l’exigence fondamentale de dignité de la classe ouvrière est restée intacte.
L’ennemi de classe a été rebaptisé, “la bourgeoisie” devenant “l’élite”, la xénophobie communiste à l’égard du “capital international” a été complétée par la xénophobie à l’égard des immigrés.
La relation entre communisme et populisme était moins directe aux États-Unis. Le pays n’avait guère de tradition communiste, et sa classe ouvrière était à peu près ignorée par les politiques depuis que le vice-président Henry Wallace avait invoqué en 1942 “le siècle de l’homme ordinaire” (“the century of the common man”), mais Donald Trump y a repéré une occasion manquée.
Aujourd’hui, les populistes recyclent les grands principes communistes : la fétichisation de la culture ouvrière, la vision d’un “peuple” bon luttant contre une élite mauvaise, la conviction que l’État doit contrôler les entreprises et le rejet de la démocratie parlementaire comme imposture bourgeoise. Ces “libertés bourgeoises”, telles que le droit de ne pas être arrêté dans la rue et incarcéré sans procès, impatientent aussi bien les communistes que les populistes. De même, les uns et les autres estiment que le rôle des médias est de produire la propagande du parti au pouvoir. La servile télévision publique de la Pologne sous le parti populiste Droit et justice (PiS) ressemblait étonnamment à la servile télévision d’État de la Pologne sous le communisme.
Lutte des classes culturelle
Les partis populistes en Pologne, en France et en Autriche ont courtisé les électeurs de la classe ouvrière en se déplaçant économiquement vers la gauche. Donald Trump feint parfois de le faire, par exemple lorsqu’il a envisagé d’augmenter la taxation des riches (peu avant de leur accorder une réduction d’impôt). Mais, alors que le communisme était avant tout un mouvement économique, le populisme est un mouvement culturel. Au lieu d’accuser la bourgeoisie d’exploitation, les populistes accusent l’élite de dédain. Le slogan qui a le plus galvanisé les trumpistes pourrait bien être le “basket of deplorables” (“panier de déplorables”) par lequel Hillary Clinton affichait son mépris [durant la campagne présidentielle de 2016, elle a désigné ainsi la part raciste de l’électorat de Donald Trump ; les partisans de ce dernier ont retourné l’expression en leur faveur, s’enorgueillissant d’être “deplorables”, ndt].
La leçon à en tirer pour les adversaires de Donald Trump est qu’il existe toujours une classe ouvrière qui s’identifie comme telle et qui souhaite que les dirigeants politiques parlent en son nom.
Le programme politique de Donald Trump n’améliorera pas la situation de la classe ouvrière, mais celui des communistes n’a pas fait mieux. Son pouvoir de séduction réside dans l’histoire de la lutte des classes. Donald Trump la raconte mieux que Lénine, même si ses accessoires sont les mêmes : les musculeux ouvriers blancs d’antan. La similitude rhétorique est masquée par les diatribes populistes contre le communisme, comme s’il était toujours vivant, ou, de manière déroutante, contre le “marxisme culturel”. Le parti de Giorgia Meloni a récemment publié une caricature où on la voit jouer au football contre une équipe de communistes vêtus de maillots rouges arborant des marteaux et des faucilles sur la poitrine.
La leçon à en tirer pour les adversaires de Donald Trump est qu’il existe toujours une classe ouvrière qui s’identifie comme telle et qui souhaite que les dirigeants politiques parlent en son nom. La gauche ne doit pas abandonner le discours sur le multiculturalisme et le genre, mais elle doit se réapproprier la question des classes. Peut-être les nouveaux leaders de gauche, tel Zohran Mamdani, candidat démocrate à la mairie de New York, trouveront-ils le moyen d’y parvenir.
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