De Rupert Murdoch à Warren Buffett

Le règne sans fin des magnats vieillissants

Pas étonnant que les dirigeants politiques occidentaux leur envient ce pouvoir immuable

Le règne sans fin des magnats vieillissants George Soros a cédé l’Open Society Foundations à son fils à l’âge de 92 ans seulement - © SIPA

L’empire médiatique de Rupert Murdoch sera transmis à son fils aîné Lachlan au décès du magnat de 94 ans… s’il finit bien par arriver. La mère de Rupert a vécu jusqu’à 103 ans, mais c’était avant les progrès de la médecine moderne. Warren Buffett, qui quittera Berkshire Hathaway à l’âge de 95 ans à la fin de l’année, a récemment fait remarquer : “pour une raison étrange, je n’ai vraiment commencé à vieillir qu’à l’âge de 90 ans environ”. Et Giorgio Armani a déclaré au ‘Financial Times’, quelques jours avant son décès à l’âge de 91 ans : “ma plus grande faiblesse, c’est que je contrôle tout”, jusqu’à la microgestion d’une exposition dans un musée.

Une longévité sans précédent

Ces hommes semblent vouloir concrétiser le bon mot de Woody Allen sur l’immortalité : “je ne veux pas vivre dans le cœur de mes compatriotes, je veux vivre dans mon appartement”. Woody Allen lui-même, qui vient de publier son premier roman, fêtera ses 90 ans le mois prochain, tout comme Charles Koch, qui reste le principal bailleur de fonds des causes libertaires. Ce dernier espère survivre à son rival libéral George Soros, qui a cédé l’Open Society Foundations à son fils Alex à l’âge de 92 ans seulement.

La carrière des magnats se prolonge comme jamais auparavant, en partie grâce à des innovations telles que la thérapie sur les cellules souches et l’échange de plasma. Cette tendance contribue à créer une puissante classe d’hommes d’affaires, quasi immuables, qui nous accompagnent tout au long de notre vie – ce qui était autrefois l’apanage de quelques membres de la royauté. Rupert Murdoch, par exemple, a hérité de son père ses premiers journaux australiens dès 1953 et influence la politique britannique depuis 1969, année où il a racheté ‘News of the World’ [tabloïd britannique à gros tirage qui a cessé de paraître en 2011 à la suite d’un scandale de piratage téléphonique, ndt] . Tous ces hommes surpassent la plupart des dirigeants politiques élus en Occident, dont la durée de vie en fonction n’excède en général pas quatre ans.

Un pouvoir à part entière

La longévité est une forme de pouvoir à part entière. Lorsqu’un chef de gouvernement nouvellement élu pénètre dans la “salle des machines” du pouvoir mondial, admis grâce à son laissez-passer temporaire, il rencontre quelques dizaines de membres à vie qui sont là depuis des décennies, planifient les décennies à venir et savent exactement comment fonctionne chaque levier du pouvoir. Ces hommes possèdent les sites web sur lesquels la plupart des électeurs passent leur temps et disposent des réseaux et des capitaux nécessaires pour obtenir le contrôle de chaque nouvelle tendance technologique. Il convient de noter que deux des principaux acteurs financiers de l’intelligence artificielle (IA) sont à ce jour Larry Ellison (81 ans) [fondateur de la société informatique Oracle, ndt] et Les Wexner (88 ans) [fondateur de L Brands et de la marque de lingerie Victoria’s Secret, entre autres, ndt].

“Asseyez-vous”, dira le membre à vie au nouveau venu nerveux, dont il aura peut-être parrainé l’adhésion à la salle des machines. “Attention à mes tubes d’échange de plasma. Alors, que pouvez-vous faire pour moi ?”

Cinq des dix entreprises les plus valorisées au monde sont désormais dirigées par un seul homme ou sous son influence.

Plus la durée de vie des magnats s’allonge, plus leur influence s’étend. En 2012 encore, peu après la mort prématurée de Steve Jobs, cofondateur d’Apple, à l’âge de 56 ans (le genre d’accident qui n’est plus censé se produire), les 10 sociétés cotées en bourse les plus valorisées au monde étaient des entreprises anonymes, aucune d’entre elles n’était dirigée par leur fondateur. À l’époque, ces entreprises étaient des lieux de prise de décision collective, où n’importe quel individu était facilement remplaçable.

Aujourd’hui, le tableau est beaucoup plus individualisé. Cinq des dix entreprises les plus valorisées au monde sont désormais dirigées par un seul homme ou sous son influence. Le directeur général de Nvidia est son cofondateur Jensen Huang, Mark Zuckerberg est à la tête de Meta, Elon Musk dirige Tesla, Mohammed ben Salmane est de facto à la tête de la compagnie pétrolière Saudi Aramco et Jeff Bezos continue de superviser Amazon.

Rêves d’immortalité

Il n’est donc pas étonnant que de nombreux chefs politiques d’aujourd’hui aspirent à devenir membres à vie de la classe dirigeante. Comme le mentionnait récemment le politologue Ivan Krastev dans le ‘Financial Times’, un micro a surpris le mois dernier ces propos de Vladimir Poutine, en train de discuter avec Xi Jinping des greffes d’organes et de l’immortalité : “de nos jours, à 70 ans, on est encore un enfant, paraît-il”. Donald Trump, âgé de 79 ans et 3 mois, partage certainement cet avis. Après tout, les quatre derniers présidents américains décédés sont morts alors qu’ils avaient entre 93 et 100 ans, à un âge plus avancé qu’aucun de leurs prédécesseurs. La génération des hommes forts de la politique mondiale est déjà septuagénaire, et au fur et à mesure que son âge moyen augmente, le fossé entre ses convictions et celles des jeunes se creuse. (Notez la vision du monde de certains membres de la classe dirigeante telle que la révèle l’affaire Epstein [une élite vieillissante défendant ses privilèges et indifférente à toute demande de transparence, ndt].)

En 2018, UBS Wealth Management a demandé à 5 000 personnes disposant d’au moins 1 million de dollars d’actifs à investir quelle était selon elles leur espérance de vie : 53 % pensaient atteindre 100 ans. Parmi ceux qui ont des milliards à investir, l’espérance de vie attendue est probablement encore plus élevée. La génération actuelle de magnats de la tech, qui ont fait fortune avant 30 ans, est en passe de battre le record de longévité dans l’histoire des affaires. Leur principale limite, la mortalité, pourrait finalement être levée. Ils n’ont certainement pas l’intention de se retirer à l’âge tendre de 94 ans. En comparaison, les Premiers ministres britanniques ou français défilent à un rythme effréné, aussi éphémères que des papillons.

Simon Kuper, FT

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