Donald Trump a raison : l’IA a un problème de relations publiques. Mais le problème est bien plus grave que ne semble le penser le président américain, et le risque qu’il déborde sur la sphère politique augmente. Le diagnostic de Donald Trump est intervenu alors que certaines des plus grandes entreprises d’IA se rendaient à la Maison-Blanche pour s’engager à prendre en charge les coûts supplémentaires liés à la production et l’acheminement de l’électricité nécessaire pour alimenter leurs centres de données.
Angoisses croissantes autour de l’IA
Pour de nombreux Américains, la construction de datacenters est devenue le symbole aussi visible que peu bienvenu de l’essor de l’IA. Ces bâtiments, véritables horreurs architecturales, ne créent pratiquement aucun emploi local passé la phase de construction, et menacent de consommer des ressources en électricité et en eau déjà rares ; ils constituent donc un point de ralliement évident pour l’opposition.
Le malaise suscité par les centres de données renvoie à quelque chose de plus profond : ils sont les symboles tangibles d’une technologie angoissante. Cette vague croissante de préoccupations concerne notamment le risque de pertes d’emplois massives ainsi que l’inquiétant impact de l’IA sur les enfants, des compagnons virtuels IA au porno deepfake [contenu falsifié hyperréaliste, ndt].
“Les datacenters, véritables horreurs architecturales, ne créent pratiquement aucun emploi local et menacent de consommer des ressources en électricité et en eau déjà rares ; ils constituent donc un point de ralliement évident pour l’opposition”
Près de la moitié des Américains craignent que l’IA ne détériore la créativité des gens ou leur capacité à nouer des relations significatives avec autrui, selon le think tank Pew Research Center. Presque personne ne pense qu’elle améliorera ces aspects.
Le conflit qui oppose depuis fin février le département américain de la Défense à Anthropic ajoute une nouvelle dimension à ce débat, mettant en évidence un désaccord sur la manière de contrôler cette technologie [Anthropic refusant que ses modèles servent à la surveillance de masses des Américains, le secrétaire à la Défense a proposé que le Pentagone cesse de s’en servir, et Donald Trump ordonné à son administration de ne plus les utiliser, ndt]. Les craintes concernant des “robots tueurs” anéantissant l’humanité relèvent peut-être de la science-fiction, mais le différend avec le Pentagone soulève la crainte plus réaliste que l’automatisation ne s’immisce dans la guerre et n’en modifie la nature.
Le spectre du “botlash”
Tout cela pourrait également devenir un problème politique pour le président. À part son engagement sur l’électricité, Donald Trump n’a pratiquement pas mentionné l’IA dans son discours sur l’état de l’Union le 24 février. Mais le malaise généralisé qui couve au niveau local suggère que la question risque bientôt de prendre une importance nationale.
“C’est un secteur dont les patrons ont donné l’impression d’être presque contents de prédire que l’IA risquait d’anéantir l’humanité”
Les élections de mi-mandat de cette année constitueront un premier test. Si elles se traduisent par un soutien aux candidats qui réclament que la réglementation de la tech devienne une priorité – comme l’ancien cadre de Palantir, Alex Bores, qui se présente aux primaires du Congrès à New York –, ce pourrait être le signe que la question aura un écho beaucoup plus large lors du prochain cycle électoral présidentiel.
Les entreprises d’IA ont été extrêmement lentes à réagir à cette défiance et à trouver, pour parler de leur technologie, un angle positif qui trouve un écho auprès du grand public. Après tout, c’est un secteur dont les patrons ont donné l’impression d’être presque contents de prédire que l’IA risquait d’anéantir l’humanité (ces derniers temps, ils annoncent moins souvent l’apocalypse, sans que l’on sache exactement s’ils estiment que le risque a diminué ou simplement que ces prédictions nuisent aux affaires). Il suffirait peut-être d’un faux pas de la part d’une entreprise de premier plan pour déclencher un retour de bâton contre l’ensemble du secteur. Lorsqu’elle s’est répandue, la conviction que les défaillances de Facebook avaient conduit à un déluge de désinformation lors des élections américaines de 2016 a déclenché un “techlash” plus général. Un “botlash” similaire pourrait bien attendre l’IA.
En panne d’arguments convaincants
Certains des principaux leaders de l’IA ont d’abord semblé bien conscients des dangers politiques. Peu après le lancement de ChatGPT, le patron d’OpenAI, Sam Altman, a fait le tour du monde pour rencontrer les chefs d’État et plaider en faveur d’une réglementation de l’IA. Comparons cette attitude au silence relatif qui règne aujourd’hui sur la question. Sam Altman et d’autres leaders de l’IA ont peut-être conclu que les risques sont minimes : après tout, le “techlash” amorcé il y a dix ans n’a débouché, de la part de Washington, sur aucune mesure efficace ou presque pour limiter le pouvoir de l’industrie de la tech.
Les entreprises d’IA n’ont pas non plus trouvé comment décrire les avantages de leur technologie de manière à dissiper les inquiétudes profondes.
“Les leaders de l’IA doivent présenter des avantages clairs et concrets au boom de l’IA, à même de parler au grand public. Peut-être devraient-ils s’inspirer du président américain”
À court terme, les chatbots ont constitué une innovation pratique, mais qui n’a guère changé la vie. À plus long terme, les prédictions sont généralement restées vagues : un remède contre le cancer ou un moyen d’inverser le changement climatique. L’une des rares tentatives en bonne et due forme, l’essai du CEO d’Anthropic, Dario Amodei intitulé ‘Machines of Loving Grace’ [“Machine de grâce aimante”, non traduit ; ce titre fait référence au poème de Richard Brautigan ‘All Watched Over By Machines Of Loving Grace’, ndt], a été publié il y a dix-huit mois – une éternité à l’échelle de l’IA. Or même lui a hésité à faire des prédictions fermes.
Les leaders de l’IA doivent présenter des avantages clairs et concrets au boom de l’IA, à même de parler au grand public. Peut-être devraient-ils s’inspirer du président américain. Toujours attentif à la nécessité de séduire les électeurs, Donald Trump a promis : “vos factures d’électricité vont baisser”. Si les datacenters de l’IA finissent par avoir l’effet inverse, le président ne sera pas le seul à avoir besoin d’un coup de pouce en matière de relations publiques.
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