47 secondes

Notre capacité d'attention diminue-t-elle vraiment ?

Accordez-moi 47 secondes, et découvrez pourquoi nos cerveaux sursollicités savent encore se concentrer

Notre capacité d’attention diminue-t-elle vraiment ? © Freepik

Jusqu’où irez-vous dans cette chronique avant de vous laisser distraire par autre chose ? Si vous me lisez sur un écran, l’arrivée d’un message WhatsApp ou d’un e-mail risque de détourner votrer attention. Si vous avez un journal entre les mains, ce sera peut-être le visage de Janan [Ganesh, journaliste du ‘Financial Times’, ndt], qui vous interpelle depuis le haut de la page, ou la luminosité de l’écran de votre téléphone sur vos genoux. Quel que soit le format, je peux aussi écrire quelque chose qui fera dériver vos pensées vagabondes vers un rêve ou une intention à moitié oubliée, ou encore vers cet article que vous avez lu un jour sur la diminution de notre capacité d’attention…

47 secondes, un chiffre brut

Avant même l’invasion des téléphones et des ordinateurs, le tourbillon de nos pensées et notre environnement nous poussaient dans des directions contradictoires. Il est impossible d’appréhender le monde une idée à la fois lorsque nous vivons dans un flipper d’associations, de connexions et de distractions. Si vous avez suivi les nouvelles alarmistes de ces dernières années, vous vous inquiétez probablement pour votre capacité d’attention. Pourquoi votre capacité d’attention diminue… La durée d’attention des humains serait désormais inférieure à celle des poissons rouges… C’est du moins ce que l’on raconte, comme si nous régressions à toute vitesse, retournant à l’état primitif.

La capacité d’attention humaine est estimée à 47 secondes, mais les détails précisant ce chiffre sont passés sous silence quand on le cite.

La capacité d’attention humaine est estimée à 47 secondes, mais les détails précisant ce chiffre sont passés sous silence quand on le cite. Le problème avec les statistiques, c’est qu’elles peuvent être utilisées à mauvais escient. Un chiffre est inflexible, mais le contexte, lui, raconte une histoire. La psychologue Gloria Mark, souvent citée en rapport avec la dégradation de notre capacité d’attention (et dont certaines recherches ont conduit à arrêter ce chiffre médian) a déclaré dans un podcast l’année dernière : “je ne pense pas que notre capacité fondamentale à faire preuve d’attention ait changé”. Alors, qu’est-ce que cela signifie ?

Capacité d’attention ou d’adaptation ?

Les recherches de Gloria Mark ne constituent pas une évaluation globale de la capacité de notre cerveau à assimiler des informations. Ses expériences se sont concentrées sur la manière dont les gens utilisent la technologie. Au début des années 2000, elle s’est assise derrière des personnes à leur bureau et “a déclenché un chronomètre chaque fois qu’elles changeaient d’écran d’ordinateur ou décrochaient leur téléphone”, comme elle l’écrit dans son livre ‘Attention Span’ (“Capacité d’attention”). Cette observation visait entre autres à évaluer des exigences modernes du lieu de travail, où nous passons sans cesse d’une plateforme ou d’une interface à une autre et où nous sommes confrontés à la pression d’une communication constante qui requiert que nous puissions répondre à tout moment.

Ce que l’on appelle diminution de notre capacité d’attention n’est pas tant une perte qu’une impressionnante capacité d’adaptation.

Vu sous cet angle, ce que l’on appelle diminution de notre capacité d’attention n’est pas tant une perte qu’une impressionnante capacité d’adaptation (qui met également en évidence l’ampleur de ce que l’on nous demande au travail). Les gros titres ont tendance à omettre le fait que ce chiffre légendaire ne concerne que notre utilisation des écrans, et non notre capacité à nous concentrer dans n’importe quel domaine de notre vie. C’est notre environnement qui a radicalement changé, et c’est une distinction importante. Nous avons développé de nouveaux comportements pour y répondre, nous n’avons pas perdu une faculté que nous possédions.

Et, soit dit en passant, les recherches indiquent un effet uniforme sur toutes les générations. Ainsi, malgré l’engouement que suscite cet argument pour critiquer la dégénérescence cérébrale de la génération Z, il ne tient pas la route.

Un alibi un peu trop commode

Ne serait-ce pas qu’il est commode de croire que nous avons perdu notre capacité d’attention – ou qu’elle nous a été dérobée ? Dramatiser nous ôte tout contrôle sur le problème. Le discours affirmant que nous sommes tous en train de décliner tend à la résignation, et sert peut-être aussi d’excuse pour continuer à faire défiler son fil d’actualité au lieu d’admettre que l’on peut encore choisir de se concentrer. (En parlant de choix : la décision de ne pas recharger mon téléphone dans ma chambre a été facile à prendre et je ne la regrette pas. Et pour répondre à votre prochaine question : un radio-réveil.)

L’omniprésence des écrans et le caractère addictif des smartphones et des réseaux sociaux, dont les entreprises de la tech détiennent depuis longtemps le monopole, sont des phénomènes contre lesquels il faut réagir. La simple présence de votre téléphone est un déclencheur, désormais intégré dans une boucle réflexe. Il est utile de comprendre comment notre cerveau interagit avec les écrans. Mais la solution n’est pas dans l’incessante injonction à s’améliorer : on ne peut pas étendre à l’infini notre capacité d’attention. Nous avons besoin de pauses. Des baisses de concentration surviennent naturellement au cours de la journée. Toutes les formes d’attention n’exigent pas le même effort de notre part. Scroller sans réfléchir peut en fait soulager votre cerveau, tandis que laisser vagabonder votre esprit peut être essentiel sur le plan créatif ou philosophique. Ou simplement vous faire du bien.

Si vous êtes encore en train de lire, alors félicitations, je n’ai pas douté de vous une seule seconde. Ni même 47, d’ailleurs. Il peut être facile de considérer que l’humanité est condamnée, mais soyons au moins précis. Inquiétez-vous de l’effet addictif si vous scrollez sans fin sur votre téléphone – engin que même son créateur regrette d’avoir mis au point – ou étudiez les recherches sur le fonctionnement du cerveau des enfants et sur le risque que les écrans altèrent leur développement. Mais ne cédons pas à la peur sans d’abord prêter attention aux implications réelles.

Rebecca Watson, FT

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