Nous connaissons la tendance, mais chaque nouvelle statistique reste stupéfiante. Une femme chinoise a désormais 0,98 enfant en moyenne. L’année dernière, le pays a enregistré le plus faible nombre de naissances depuis le début du suivi statistique en 1949, la Thaïlande et la France leurs plus faibles nombres depuis 1950 et la Seconde guerre mondiale, respectivement. Les taux de fécondité atteignent sans cesse de nouveaux records de baisse, et continuent de diminuer.
Une population divisée par deux du Japon à l’Europe
La région qui connaît la baisse la plus forte est celle qui va de l’Europe à la Chine, à laquelle s’ajoute le Japon. Selon les estimations de l’ONU, la population y a déjà atteint son pic. L’organisation pense que celle de la Chine diminuera de moitié d’ici à 2100, chiffre qui semble même sous-estimé aujourd’hui. Une étude publiée par ‘The Lancet’ en 2020 indiquait une fécondité encore inférieure aux estimations de l’ONU et prévoyait que de nombreux pays européens ainsi que le Japon verraient également leur population diminuer de moitié. Un changement radical. Imaginez le monde de nos petits-enfants dans cette région de l’hémisphère nord : plus chaud, doté d’une intelligence artificielle aux capacités actuellement inimaginables, et comptant deux fois moins d’habitants.
“Imaginez le monde de nos petits-enfants dans cette région de l’hémisphère nord: plus chaud, doté d’une intelligence artificielle aux capacités actuellement inimaginables, et comptant deux fois moins d’habitants”
Une petite précision tout d’abord. Les lecteurs qui ont bonne mémoire se souviendront que j’écrivais le mois dernier que la concurrence pour les terres s’intensifiait en partie parce que (selon l’ONU) la population mondiale devrait continuer à croître jusqu’aux années 2080. Certes. Mais pour la majeure partie, cette croissance concernera l’Afrique subsaharienne. À quoi pourraient donc ressembler les régions en voie de dépeuplement ?
Le cas d’école de la peste noire
Il se trouve que nous disposons d’un précédent historique utile. Il y a déjà eu dans l’histoire une période où la population de l’Europe occidentale a été divisée par deux environ : durant la “peste noire”, la peste bubonique transmise par les puces des rats, à partir de 1346. Malgré toutes les différences entre cette époque et aujourd’hui, il est instructif de voir ce qui s’est passé ensuite, comme le raconte l’historien James Belich, professeur à Oxford, dans ‘The World the Plague Made : the Black Death and the Rise of Europe’ (“Le monde façonné par la peste : la peste noire et l’essor de l’Europe”, non traduit ; 2022). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette réduction de moitié a sans doute amélioré la vie des survivants et de leurs descendants.
“La population de l’Europe occidentale a été divisée par deux environ : durant la “peste noire”. Cette réduction de moitié a sans doute amélioré la vie des survivants et de leurs descendants”
James Belich commence par rassembler les preuves pour montrer que la moitié de la population est effectivement morte lors de la première vague [entre 1347 et 1352, ndt], singulièrement plus que ce que l’on a longtemps cru. D’autres vagues se sont succédé pendant trois siècles. L’Angleterre, par exemple, n’a retrouvé son niveau de peuplement d’avant la peste qu’en 1625.
Les bienfaits d’une division par 2 de la population
À l’époque, la population a diminué à la suite d’une catastrophe, alors que la nôtre diminue par choix. Mais d’une certaine manière, ces deux effondrements sont similaires : les humains disparaissaient, tandis que toutes les terres et les biens subsistaient. Il restait donc plus à se partager. La production de richesse a peut-être diminué au niveau global, mais elle a augmenté par habitant. La période de prospérité a duré jusqu’en 1500 environ, puis la population a recommencé à augmenter et les salaires ont baissé.
“Les humains disparaissaient, tandis que toutes les terres et les biens subsistaient. Il restait donc plus à se partager”
La peste a doublé l’offre effective de logements. Les survivants ont abandonné les terres pauvres pour de plus productives. Comme cela pourrait se produire à l’avenir (et qui se produit déjà dans un Japon en déclin), “de nombreuses fermes et certains villages ont été abandonnés, mais pas les villes”. À la fin de notre siècle, il pourrait y avoir une surabondance de logements, même dans les villes, car les personnes âgées sans enfants meurent sans que personne hérite de leur maison.
Après la peste, écrit James Belich, “la plupart des gens s’alimentaient mieux, et s’habillaient mieux. […] La consommation moyenne de viande des citadins a au moins doublé”. Les Anglais se sont habitués au sucre et au gin. Et avec moins d’enfants, les parents ont investi davantage dans l’éducation de chacun d’eux, tendance qui se poursuit aujourd’hui. L’historien décrit “la concurrence post-peste autour d’une main-d’œuvre rare”. Les prix des esclaves ont grimpé en flèche.
À la source de la prospérité
Plus pertinent pour nos descendants, les villes qui, avant la peste, limitaient l’arrivée des immigrés ont commencé à se faire concurrence pour les attirer, en leur offrant la citoyenneté ou des exonérations fiscales. Et de nouveaux groupes sociaux ont commencé à travailler contre salaire. Après la peste, ce furent les femmes. Dans les décennies à venir, ce seront probablement les plus de 70 ans, ce qui pourrait atténuer la crise des retraites.
“De nouveaux groupes sociaux ont commencé à travailler contre salaire. Après la peste, ce furent les femmes. Dans les décennies à venir, ce seront probablement les plus de 70 ans, ce qui pourrait atténuer la crise des retraites”
Après la peste noire, même ces mesures révolutionnaires n’ont pas permis de créer suffisamment de main-d’œuvre, de sorte que la société a utilisé sa nouvelle richesse pour inventer ou améliorer des dispositifs permettant de se passer de travailleurs. L’arme à feu a changé la donne, tandis que la poudre à canon “remplaçait l’énergie humaine par l’énergie chimique” et que les grands voiliers révolutionnaient le transport maritime en rendant les rameurs superflus. Toutes ces transformations ont contribué au “kit de l’expansion”, grâce auquel, à partir de 1402 avec les actuelles îles Canaries, les Européens ont colonisé le monde. Les historiens débattent depuis longtemps des raisons qui ont permis à l’Europe d’accéder à l’hégémonie. Selon James Belich, “la principale pièce manquante” du puzzle, c’est la peste.
Imaginez votre rue en 2100 – en supposant que le changement climatique ne l’ait pas emportée. Avec la moitié de la population en moins, certaines maisons ont été regroupées en vastes résidences uniques. D’autres bâtiments ont été démolis pour faire place à de mini-jungles qui apportent de la fraîcheur. Le futur habitant de votre maison, né en 2026, désormais septuagénaire (ce qui, à cette époque, pourrait être considéré comme l’âge mûr) trouvera sans doute la vie généreuse.
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