Libre opinion,
par Jean-Guy Rens
Non, lutter contre la désinformation ne se résume pas “à défendre la vérité contre le mensonge”, affirme-t-il, ce qui est en cause est “un écosystème façonné par des infrastructures techniques opaques, des asymétries de pouvoir et des logiques économiques souvent invisibilisées”.
La désinformation n’est pas créée ex nihilo par des “trolls russes” ou des “influenceurs sans scrupule”, mais plutôt par des algorithmes conçus pour “capter, retenir, et valoriser le temps cognitif de l'utilisateur devient l'actif stratégique central”. Mohamed Benabid analyse avec précision les différents “biais algorithmiques” qui déforment l’information quand les corpus utilisés pour alimenter les bases de données intègrent des préjugés sociaux, culturels ou historiques.
“Le biais algorithmique prolonge sur un mode apparemment 'scientifique' des inégalités sociales typiquement archaïques.”
“L'algorithme, en ce sens, ne fait que refléter les asymétries du monde qu'il modélise” écrit Mohamed Benabid. Il cite l’exemple d’une application qui classait à tort les personnes de couleur comme à haut risque, tandis que pour une autre, les femmes étaient systématiquement affublées d’affinités artistiques au détriment des sciences… Le biais algorithmique prolonge sur un mode apparemment “scientifique” des inégalités sociales typiquement archaïques.
Loin d’être un “cri d’indignation”, cet ouvrage est plutôt un outil de compréhension qui fait le va-et-vient entre l’examen du matériau empirique mobilisé (exemples, données, études, terrains), et la dissection systématique des modèles économiques et techniques des plateformes numériques. Cette approche provient probablement de la double formation de l’auteur qui est professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Rabat, après avoir déjà été journaliste au quotidien L’Économiste.
Au cœur de l’économie de l’attention
Dans un paysage déjà riche en essais sur les fausses nouvelles (fake news) ou de leur détection (fact-checking), l’intérêt de l’ouvrage est moins de décrire une fois de plus les principales campagnes de désinformation que de replacer le phénomène au cœur d’une économie de l’attention structurée par quelques grands acteurs. En effet, au-delà des biais induits de la déformation des données d'entraînement (rôle de la femme, situation des minorités, héritage colonial, etc.), il y a les biais volontaires.
“La mise en avant de contenus polarisants retient l’attention des utilisateurs, les incite à répliquer du tac au tac et, dans cette accélération de la circulation des contenus, naît la désinformation.”
Pour Mohamed Benabid, il est possible d’imaginer que les géants du web finiront par corriger eux-mêmes les biais issus du premier type. Ils y ont intérêt pour obtenir une image plus précise de leurs clientèles. Tout autre est le biais inséré dans la conception même de l’algorithme par les plateformes numériques afin de capter, retenir et maximiser le temps d’engagement des utilisateurs. Loin de chercher à éradiquer ce type de biais, leurs dirigeants déploient tous leurs ressources en R&D, qui sont considérables, pour optimiser le temps cognitif des utilisateurs qui est à la source de leurs revenus.
Le conspirationnisme sans théorie
Dans une série de chapitres rédigés sous forme de théorèmes mathématiques, Mohamed Benabid démontre comment les algorithmes de classement fondés sur l'engagement des utilisateurs, comme celui de l'ex-Twitter, “amplifient les messages exprimant de l'hostilité envers les groupes politiques opposés”. Les recherches révèlent que la mise en avant de contenus polarisants retient l’attention des utilisateurs, les incite à répliquer du tac au tac et, dans cette accélération de la circulation des contenus, naît immanquablement la désinformation.
Loin d’être une anomalie, la désinformation constitue le cœur de l’écosystème numérique. Elle naît dans ce que certains nomment le “conspirationnisme sans théorie” où l'accusation prend le pas sur l'explication, où le soupçon devient une posture, et l'intention, une preuve suffisante. “Les plateformes jouent ici un rôle central, explique Mohamed Benabid. Elles ne font pas qu'héberger les discours : elles les modèlent, les classent, les propulsent. Et l'ordre qu'elles imposent n'est pas celui de la vérification, mais celui de l'engagement. Ce qui circule le mieux, c'est ce qui choque, divise, rassure.”
Réglementation et rééducation
Est-ce à dire que la situation est désespérée ? L’auteur pense que non et il esquisse plusieurs pistes de solution. Toutes passent par une refonte radicale de l’appareil réglementaire et législatif. Traquer la désinformation au niveau des faits erronés qui foisonnent sur les réseaux sociaux s’apparente au tonneau des Danaïdes que l’on essaie en vain de remplir. Pour autant, cette riposte n’est pas inutile (l’auteur cite les sites internet de vérification des faits PolitiFact ou FEVER Dataset qui vérifient la véracité des déclarations effectuées par des personnalités publiques).
“La lutte contre désinformation doit impliquer les utilisateurs eux-mêmes. Un travail fondamental de rééducation doit être entrepris qui mobilise l’école, bien sûr, ainsi que les médias.”
De même, la plupart des outils réglementaires s’attachent à traquer les ingérences étrangères et le racisme ou les incitations à la haine, c’est-à-dire dans tous les cas des contenus et leurs auteurs, ils passent à côté de la source même de la désinformation qui est la nature même des algorithmes. Seule la Chine oblige les plateformes actives sur son territoire à rendre leurs algorithmes publics. Pourtant, même cette solution radicale n’est pas suffisante.
Mohamed Benabid part du principe que “Ia désinformation n'est pas un accident de parcours. Elle est devenue un symptôme révélateur de nos sociétés contemporaines. Elle renseigne sur nos rapports à la vérité, sur nos institutions en crise, sur nos façons de nous informer, de croire, de douter, de contester”. Voilà pourquoi, la lutte contre désinformation doit également impliquer les utilisateurs eux-mêmes. Un travail fondamental de rééducation doit être entrepris qui mobilise l’école, bien sûr, ainsi que les médias.
On comprend l’ambition de l’auteur mais on est en droit d’en questionner l’aspect pratique. Comment réhabiliter la valeur du journalisme comme contre-pouvoir ? Les rapports entre l’État et les médias sont suffisamment lourds d’arrière-pensées et de malentendus qu’il serait extrêmement périlleux pour un gouvernement de confier une responsabilité politique aux journalistes. On souhaiterait que l’ouvrage débroussaille davantage cette épineuse question.
Pour ce qui concerne l’école, l’auteur prévient la critique et précise qu’il ne s’agit pas d’ajouter un cours de littéracie algorithmique à des programmes scolaires déjà surchargés. La formation nouvelle doit imprégner l’ensemble des enjeux sociaux, politiques et culturels qui traversent les pratiques informationnelles. L’avenir de la démocratie et, à la limite, de notre civilisation en dépend tant est enracinée en nous la désinformation : “Le mensonge émotionnel circule plus vite que le fait”, rappelle-t-il.
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