Sud global,
par Anas Abdoun
La frappe israélienne du 9 septembre à Doha, la capitale du Qatar, a agi comme un révélateur. En ciblant des cadres du Hamas au cœur d’un État médiateur qui abrite une base majeure des États-Unis, l’opération a bousculé un tabou sécuritaire et projeté une onde de choc au-delà du petit émirat, dans l’ensemble du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Le sommet conjoint Ligue arabe - Organisation de la coopération islamique (OCI), réuni le 15 septembre dans la capitale qatarie, a condamné “l’agression” et prévenu qu’une répétition “menacerait” la normalisation. La déclaration finale fut mesurée, mais l’alerte, elle, a été prise au sérieux.
Dans les heures qui ont suivi, Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis, s’est affiché à Doha, signalant que la sécurité des capitales du Golfe n’est pas négociable, y compris entre rivaux d’hier. Cette image, Abou Dhabi au chevet de Doha, a figé un constat partagé : le Golfe, longtemps présenté comme un “autre Moyen-Orient”, prospère et à distance des guerres périphériques, ne l’est plus tout à fait. L’incident a resserré les rangs… et accéléré une remise à plat des dépendances.
Dissuasion incertaine et asymétrie
Ce basculement s’inscrit dans un temps plus long. En 2019, les frappes iraniennes contre Abqaiq et Khurais, en Arabie saoudite, au cœur des installations de la compagnie pétrolière nationale Aramco, avaient déjà démontré la vulnérabilité d’infrastructures vitales et relativisé la garantie de réaction américaine automatique. Washington a bien renforcé ses moyens en Arabie saoudite, mais l’épisode a instillé le doute : en cas d’escalade régionale, la protection ne va ni de soi, ni à n’importe quel coût.
“Un allié majeur des États-Unis a été touché, sans que la dissuasion de l’ombrelle américaine ne joue à plein”
La frappe de Doha est perçue comme l’“épisode 2” de ce désenchantement : un allié majeur des États-Unis a été touché, sans que la dissuasion de l’ombrelle américaine ne joue à plein.
À cela s’ajoute un élément politique : la Maison-Blanche met en avant des promesses d’investissements du Golfe se chiffrant à 3 000 milliards de dollars sur le sol américain, tout en affichant une retenue notable quand la sécurité de ces mêmes partenaires est bousculée. Cette asymétrie – contributions financières massives en contrepartie de garanties sécuritaires jugées fluctuantes – nourrit l’idée qu’il faut réécrire la matrice des dépendances.
Pékin, fournisseur alternatif d’armement
Le besoin de diversification ne date pas d’hier mais depuis 2022, un paramètre clef a changé : la Russie, pilier traditionnel du “non-occidental” en matière d’armement, a redirigé sa production vers ses besoins nationaux. Le principal fournisseur alternatif disponible, technologiquement viable et réactif, c’est la Chine, avec deux atouts différenciants pour les États du Golfe : pas de conditionnalités politiques analogues à celles des États-Unis ou de l’UE, et aucune clause de “qualitative military edge” qui limiterait les transferts pour préserver l’avance israélienne.
Pékin met en avant un catalogue complet (défense aérienne, missiles air-air longue portée, drones MALE/HALE, radars AESA, C4ISR), des financements souples et une capacité d’industrialisation locale progressive. De plus, le facteur réputationnel évolue aussi. Après le duel aérien indo-pakistanais de mai 2025, où un Rafale indien a été abattu par un J-10C pakistanais équipé d’un missile chinois PL-15 selon une enquête de Reuters, plusieurs évaluations de renseignement régionales considèrent que l’écart technologique entre la Chine et l’Occident n’est plus rédhibitoire.
La sécurité du Golfe à ancrages multiples
Ainsi, la diversification sécuritaire redonne de l’oxygène aux diplomaties régionales. En s’adossant davantage à Pékin, premier importateur mondial d’hydrocarbures et partenaire disposé à investir, transférer et coproduire sans conditionnalités politico-idéologiques, les capitales du Golfe élargissent leurs marges de manœuvre et réduisent la contrainte d’une tutelle unique. Cette évolution répond à une lassitude tangible : malgré des intérêts financiers croisés de plusieurs milliers de milliards avec les États-Unis, Washington demeure perçu comme structurellement aligné sur Israël pour des raisons plus idéologiques que stratégiques. À l’inverse, la Chine offre une approche pragmatique et rationnelle, dépourvue de registre identitaire ou évangéliste, qui parle le langage des flux d’énergie, des chaînes industrielles et des garanties de souveraineté.
“En s’adossant davantage à Pékin, les capitales du Golfe élargissent leurs marges de manœuvre et réduisent la contrainte d’une tutelle unique”
Autrement dit, en multipliant les ancrages, le CCG ne “rompt” pas : il rééquilibre. Et ce rééquilibrage, où Pékin est amené à jouer un rôle de premier plan, peut convertir la puissance potentielle du Golfe en autonomie diplomatique effective. Et c’est toute la diplomatie de la région, portée par une indépendance retrouvée, qui s’en trouvera profondément remodelée, dans ses alliances, ses temporalités et ses lignes rouges.