De la préhistoire à l'ère internet

Le guide du romantisme de l’homme des cavernes

Quelques judicieux conseils pour mieux appréhender la rencontre amoureuse et les relations intimes

Le guide du romantisme © Freepik

Si vous souhaitez rendre un premier rendez-vous plus piquant, oubliez le combo dîner-ciné avec ‘Les Hauts de Hurlevent’. Essayez plutôt la tyrolienne. C’est le conseil de Justin Garcia, spécialiste de la biologie de l’évolution et directeur du Kinsey Institute, l’un des centres de recherche sur la sexualité les plus connus au monde.

Une “crise de l’intimité”

Une journée passée à escalader des collines pour vous jeter dans le vide vous permettra de “marcher et discuter tout en vivant ensemble une expérience nouvelle et palpitante”. Vous apprendrez ainsi à mieux vous connaître. Et grâce à un principe psychologique appelé “attribution erronée de l’excitation”, votre compagnon pourrait commencer à vous associer à des sensations fortes. “Oui, c’est bien ainsi que les sexologues abordent les premiers rendez-vous”, explique le Dr Garcia.

“Le problème réside en partie dans l’inadéquation entre le monde dans lequel notre cerveau a évolué depuis des millions d’années et celui dans lequel les gens recherchent aujourd’hui l’amour”

De nombreuses espèces se reproduisent par le biais de relations sexuelles. L’Homo sapiens est la seule à écrire des livres pour exprimer son inquiétude à propos de l’évolution de ce processus. L’humanité est confrontée à une “crise de l’intimité”, affirme le Dr Garcia dans ‘The Intimate Animal : The Science of Sex, Fidelity, and Why We Live and Die for Love’ [L’animal intime : la science du sexe, de la fidélité et pourquoi nous vivons et mourons pour l’amour, non traduit, ndt]. À l’échelle mondiale, une personne sur quatre se sent seule. Sans relations solides, les gens sont moins heureux et meurent plus tôt. Une enquête menée aux États-Unis a révélé que 98 % des personnes interrogées estiment que de bonnes relations intimes sont un élément clé d’une vie épanouie.

Selon le Dr Garcia, le problème réside en partie dans l’inadéquation entre le monde dans lequel notre cerveau a évolué depuis des millions d’années et celui dans lequel les gens recherchent aujourd’hui l’amour. Les deux plus grands changements qui ont bouleversé l’humanité au cours des quatre derniers millions d’années ont été l’invention de l’agriculture il y a 12 000 ans et la généralisation d’Internet dans les années 1990. L’agriculture a conduit à l’accumulation de richesses, qui a à son tour donné naissance à des normes matrimoniales visant à préserver le capital d’une famille ou d’un clan. Internet a également transformé la manière dont les gens trouvent des partenaires.

Les app de rencontre : perte de temps et inefficacité

Alors que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs choisissaient leur partenaire parmi un petit groupe de personnes qu’ils connaissaient déjà (les tribus de chasseurs-cueilleurs ne comptaient en effet que quelques dizaines de personnes), les célibataires d’aujourd’hui ont le choix entre une multitude apparemment infinie d’inconnus sur leur smartphone. Face à ce nombre de possibilités vertigineux, ils appliquent des filtres pour tout, de la taille minimale à “doit aimer l’observation des oiseaux” et “ne doit pas être avocat”.

“Les caractéristiques indispensables que les gens exigent pour les profils qu’ils recherchent sont de piètres indicateurs de compatibilité”

Pourtant, les caractéristiques indispensables que les gens exigent pour les profils qu’ils recherchent sont de piètres indicateurs de compatibilité. Les êtres humains ont évolué et évaluent leurs partenaires potentiels en face-à-face, en tenant compte de qualités difficiles à décrire telles que l’odeur, le toucher et l’alchimie. Une photo à la lumière tamisée et une liste de traits arbitraires ne peuvent pas remplacer cela. Il n’est donc pas étonnant que notre cerveau d’homme des cavernes se sente déconcerté. Dans une enquête menée par ses soins, le Dr Garcia a constaté que près de la moitié des Américains célibataires pensent que la technologie a rendu plus difficile la création de véritables liens, et que les jeunes adultes sont les plus susceptibles de ressentir ce problème.

Paul Eastwick, professeur de psychologie à l’université de Californie à Davis, va plus loin. Dans ‘Bonded by Evolution. What We’ve Got Wrong About Love and Connection’ [Liés par l’évolution. Ce que nous avons mal compris à propos de l’amour et des relations, non traduit, ndt], il concède que les applications de rencontre ont créé de nouvelles opportunités pour les personnes ayant des préférences de niche, des liens sociaux limités ou qui sont trop timides pour aborder quelqu’un directement. Cependant, elles peuvent représenter une énorme perte de temps : un utilisateur type passe 90 minutes par jour à regarder et à faire défiler des profils. Sans la protection ancestrale d’une personne du village qui vous avertit que tel ou tel individu est louche, les applications vous confrontent à des tas de “personnes louches”. La moitié des femmes qui les utilisent déclarent avoir déjà été harcelées. Et les personnes qui font défiler les centaines d’options qui se présentent à elles en ligne peuvent se rendre à des rendez-vous dans le monde réel avec l’attitude de “consommateurs qui méritent d’être impressionnés”. Si tel est le cas, elles “auront du mal à s’ouvrir à quelqu’un”, écrit le Dr Eastwick.

De l’eau au moulin de la manosphère

Une autre de ses inquiétudes concerne les applications de rencontre : il craint qu’elles ne favorisent involontairement une vision déformée de la psychologie évolutionniste [qui explique les mécanismes de la pensée et les comportements humains à partir de la théorie de l’évolution biologique, ndt], qui peut déboucher sur de la misogynie. Cela commence par l’observation pertinente que, lorsqu’il s’agit de choisir un partenaire, les femmes ont évolué de telle sorte qu’elles sont aujourd’hui plus sélectives que les hommes, comme c’est le cas chez plusieurs autres espèces où la femelle doit investir beaucoup de temps et d’énergie dans chaque grossesse, alors que le mâle s’investit peu. Il s’avère que cette différence est beaucoup plus marquée en ligne que dans la vie réelle. Après un speed-dating où des échanges en face-à-face ont eu lieu, les femmes sont un peu moins susceptibles que les hommes d’accepter un deuxième rendez-vous (35 % contre 50 %). Sur une application de rencontre, où seuls des photos et du texte sont disponibles, les femmes sont nettement moins disposées à swiper vers la droite que leurs homologues masculins (5 % contre 50 %).

“De nombreux hommes sur les applications sont fréquemment rejetés. Et c’est dans la manosphère qu’ils trouvent une explication à leur humiliation, apparemment fondée sur la science”

De nombreux hommes sur les applications sont donc fréquemment rejetés. Et c’est dans la manosphère [communautés masculinistes en ligne, ndt] qu’ils trouvent une explication à leur humiliation, apparemment fondée sur la science : les femmes ont évolué pour ne s’intéresser qu’aux hommes beaux et riches, afin de garantir la survie et la reproduction de leur progéniture. Le processus étant biologique, il est inévitable, selon l’argument déterministe populaire chez les incels [“involuntary celibate”, célibataire involontaire, ndt]. Les hommes doivent donc soit devenir musclés, riches et dominants, soit se retirer dans leur chambre et dénoncer toutes les femmes comme des manipulatrices intéressées par l’argent. En réalité, même si les femmes sont effectivement plus susceptibles que les hommes de dire qu’elles préfèrent un partenaire qui gagne bien sa vie, elles accordent plus d’importance à la gentillesse. Et tout le monde peut être gentil.

Quelques conseils pour des rencontres réussies

Le Dr Garcia, qui occupe également le poste de conseiller scientifique en chef chez Match.com [un site de rencontre en ligne qui possède aussi Meetic, ndt], est moins pessimiste que le Dr Eastwick, qui s’insurge contre les “machinations capitalistes de Match.com”, à propos des applications de rencontre. Mais les deux auteurs avancent des idées similaires pour les utiliser de manière plus judicieuse. La clé est de comprendre les limites des informations fournies par les applications de rencontre et d’agir rapidement pour obtenir les plus utiles. Le Dr Garcia suggère d’avoir un échange vidéo avant de se rencontrer en personne. Le Dr Eastwick préconise de rencontrer moins de personnes, mais issues d’un groupe plus large, et de passer plus de temps avec elles. Si vous n’êtes pas sûr de quelqu’un après un premier rendez-vous, fixez-en un deuxième ; les gens changent souvent d’avis après une deuxième impression. Mais arrêtez-vous au troisième, car les chances de trouver chaussure à votre pied après cela sont relativement faibles.

“Les deux auteurs insistent sur l’importance de cultiver des liens sociaux avec des hommes et des femmes dans le monde réel, plutôt que de vivre sur son téléphone”

Les deux livres se terminent sur une note optimiste. Faire des rencontres peut sembler intimidant, et certaines personnes partent clairement avec des avantages qu’ils ne méritent pas. Cependant, le défaitisme est mal venu, qu’il s’agisse de technologie ou de biologie. Les deux auteurs insistent sur l’importance de cultiver des liens sociaux avec des hommes et des femmes dans le monde réel, plutôt que de vivre sur son téléphone. Les amitiés peuvent souvent se transformer en relations amoureuses. Regardez qui se trouve en face de vous, conseille le Dr Garcia. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, mais là où vous l’arrosez.

Le Dr Eastwick suggère d’organiser des soirées “used-date”, où chaque célibataire amène quelqu’un qu’il a rencontré en ligne et qu’il apprécie, mais uniquement en tant qu’ami. “Votre ‘bof’ est sûrement le ‘pourquoi pas’ de quelqu’un d’autre”, prédit-il. Une autre technique, souvent utilisée par les ancêtres de l’Homo sapiens, consiste à déménager si vous ne trouvez pas de partenaire là où vous êtes. Le cerveau des hommes de l’âge de pierre est programmé pour rechercher l’intimité. Vous ne la trouverez pas en vous cachant dans une grotte.

‘Bonded by Evolution’. Paul Eastwick. Crown, Cornerstone.
‘The Intimate Animal’. Justin Garcia. Little, Brown Spark, Penguin Life

The Economist

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