Trapèze budgétaire

Le parlementarisme ‘à la Lecornu’

Décréter le Parlement “roi” signe la fin d’un exécutif selon la Ve

Le parlementarisme ‘à la Lecornu’ Sébastien Lecornu - © SIPA

Économie et Politique
La chronique de Jean-Michel Lamy

L’expérience Lecornu réserve des surprises. L’arme de dissuasion sera de désarmer l’exécutif ! Le Premier ministre devrait renoncer à passer en force à l’aide du célèbre 49-3. Ce serait un renversement surprenant dont il reste à évaluer les chances de succès “budgétaire” et les contrecoups institutionnels. De quoi tenir à Matignon en 2026 quoi qu’il en coûte. Grâce aux ressources de la procédure parlementaire peut-être bien.

Sébastien Lecornu utilise à plein la période d’invisibilité du gouvernement. Ça évite les couacs et ça favorise les manœuvres tactiques en dehors des secousses médiatiques. Le Premier ministre traite au grand jour les partenaires sociaux, tout en communiquant à bas bruit sur les invariants macronistes du socle budgétaire 2026. En même temps, il sait que le trapèze budgétaire pour décrocher une non-censure PS sur le projet de loi de finances a tout du jeu de dupes.

Des promesses budgétaires insensées

La multiplicité des détenteurs de pouvoirs partiels, des parlementaires aux ONG en passant par les syndicats, freine la naissance d’un consensus autour du bien commun “loi de finances”. Difficile dans ces conditions d’apprendre à fonctionner sans majorité présidentielle décidant d’en haut. Comment circonvenir les opposants ? La formule magique qui va être testée place les députés devant leurs propres responsabilités en mettant entre parenthèses le coup de marteau institutionnel de la question de confiance et de l’adoption forcée de la loi sauf motion de censure. En parallèle, une habileté dans l’habillage “juste” des 1 700 milliards d’euros de dépenses publiques est indispensable. Sébastien Lecornu s’y emploie.

Sébastien Lecornu restera dans l’histoire comme le fossoyeur officiel d’une certaine pratique du pouvoir présidentiel à l’œuvre depuis 1962.

Il revient alors aux députés de trouver les modalités d’un accord minimum pour éviter l’échouement d’un bateau ivre de promesses budgétaires “insensées”. Agnès Pannier-Runacher, ministre démissionnaire de la Transition écologique, aile gauche de la macronie, interroge : “le PS aura-t-il peur de se saisir de la complétude de son pouvoir parlementaire ?” Avec un Parlement roi, l’amendement devient roi. Mais attention, sans 49-3 arrivant ensuite pour nettoyer les amendements loufoques, le député se retrouve devant sa propre conscience politique. Ce 30 septembre, à l’Assemblée nationale, Marc Fesneau, président du groupe MoDem, député du Loir-et-Cher, rappelait avec gravité qu’à la précédente session, des amendements inscrivant 50 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires étaient allègrement votés. Qui à l’avenir assumera le prix réel de la facture devant les électeurs si la main du 49-3 ne les enlève pas ?

Sous le contrôle du Parlement

Rares sont les observateurs qui parient sur une rédemption budgétairement raisonnable des “députés carnets de chèque” au nom de la justice sociale. L’échec de l’opération vérité de Matignon serait alors avéré. Dans cette confusion générale, une loi spéciale budgétaire servirait en fin d’année de voiture-balai reconduisant à l’identique les crédits alloués pour 2025. Malgré une inflation faible, les économies instantanées atteindraient la vingtaine de milliards d’euros. C’est jouable comptablement, mais lugubre pour les investissements innovants. Dans cette hypothèse, la Chambre, comme on disait sous la IVe République, porterait le poids politique des conséquences d’une dissolution jugée insensée sur tous les bancs. À qui l’opprobre d’une France sans budget ? Ce sera le duel “insensé contre insensé”.

Faux renoncement ou vraie lucidité, déclarer le régime cent pour cent parlementaire revient à oublier la prééminence présidentielle. Pour la première fois depuis bien longtemps le Parlement occupe la place centrale, reconnaît Matignon. Le chef du gouvernement insiste : “dans une démocratie parlementaire, le gouvernement est sous le contrôle et même sous la tutelle du Parlement”. Avant même sa déclaration de politique générale, Sébastien Lecornu restera dans l’histoire comme le fossoyeur officiel d’une certaine pratique du pouvoir présidentiel à l’œuvre depuis 1962.

Vieux jeu contre incompétents

Ce basculement résulte du morcellement de l’Assemblée nationale en onze groupes de députés et trois forces antagonistes incapables de constituer une majorité pour décider d’une politique budgétaire. Avant même le dévoilement complet du “budget Lecornu”, la scène donne une impression de “vieux jeu”. Ils sont tous vieux jeu.

L’amateurisme politique de la macronie triomphante de 2017 se paie comptant aujourd’hui.

Les partenaires sociaux animent la scène politico-syndicale sur le même registre depuis quarante ans. Sophie Binet parle comme ses prédécesseurs : “on a le sentiment que c’est toujours le patronat qui tire les ficelles”. La secrétaire générale de la CGT incarne le point nodal de la protestation immuable. FO reste calé sur le point d’indice des fonctionnaires. La CFDT, toujours ouverte à la négociation équilibrée sur les retraites, n’obtient que fins de non-recevoir. La ribambelle des syndicats bloqueurs est bien sûr de la partie. Seule curiosité, cette fois-ci le Medef proclame les entrepreneurs “fiers d’être les vrais insoumis”. L’événement s’inscrira dans le lieu même où triomphent les vedettes du music-hall.

Devant ce spectacle somme toute attendu, Sébastien Lecornu peut ignorer sans difficulté la longueur des cortèges. Il peut moins facilement ignorer une série de revendications qui font mouche dans l’opinion. L’amateurisme politique de la macronie triomphante de 2017 se paie comptant aujourd’hui. C’est son incompétence qui permet à la gauche de récupérer à son avantage un débat public axé sur l’injustice fiscale. Que le patronat dénonce leur déconnexion en regard des réalités internationales importe peu. Dans l’Hémicycle, seul le raisonnement en économie fermée a droit de cité.

L’étau sur la France devient pourtant prégnant. La technicité décortiquant la hausse constante des taux d’intérêt à long terme d’emprunts qui attend le pays ne passe pas la rampe face au panache de la “Zucmania”. Le parlementarisme rationalisé de la Ve République a échoué. Le parlementarisme ouvert à la “Lecornu” laisse la chance d’arrêter la dérive des comptes publics.

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1 commentaire sur “Le parlementarisme ‘à la Lecornu’”

  1. Sébastien Lecornu restera dans l’histoire comme le fossoyeur officiel d’une certaine pratique du pouvoir présidentiel à l’œuvre depuis 1962.

    Comment adopter une pratique du pouvoir Up-to date ?

    Dans les environnements COMPLEXES, l’intelligence cognitive et individuelle est impuissante. Macron et Lecornu nous l'ont montré ... aux deux extrémités du pouvoir. Le modèle hiérarchique dont nous sommes drogués et prisonniers conduit souvent à la domination, à l’égocentrisme et au culte de la compétition. En revanche, lorsqu’on perçoit et qu’on comprend la bifurcation que nous sommes en train de vivre - passage d’un monde stable à un monde complexe - alors, … On voit bien la nécessité de changer de modèle pour se défaire de son passé, de ses habitudes et de ses croyances. Car cette bifurcation change tout. Elle explique le marécage dans lequel la France s’en fonce.

    Le nouveau modèle de gouvernance chaordique GEODI repose sur une révolution copernicienne de la gouvernance. Il s’agit de passer du modèle traditionnel hiérarchique au modèle chaordique qui concilie l’ORDRE HIERARCHIQUE et le CHAOS ORGANISATIONNEL. Il ne serait pas de trop pour encaisser le passage d’un monde stable à un mode complexe.

    Le modèle de gouvernance GEODI permet de faire évoluer la culture des organisations et des responsables sachant que les organisations constituent toutes des systèmes chaordiques … et complexes.

    Il s’agit d’un véritable modèle de transformation culturelle, une grille de lecture pour repenser le rapport au pouvoir, à la décision et à la complexité. La gouvernance équilibrée apportée par le modèle développe l’exemplarité, l’écoute, l’éthique, l’engagement, la transparence, la confiance réciproque et … l’humilité.

    Alors que chaque Homme, que chaque parti, ne voit souvent que son propre intérêt, ce modèle permet, en particulier, de rapprocher les points de vue SANS TENSION. Il offre la possibilité de dépasser les clivages pour faire émerger l’intelligence des collectifs. Il s’agit d’une approche bien utile pour traiter toutes les questions complexes en faisant le contraire du fonctionnement habituel.

    C’est aussi l’ambition d’apporter une nouvelle sagesse pour une nouvelle époque.