Sud global,
par Anas Abdoun
Le Niger a choisi la voie la plus spectaculaire pour “reprendre la main” sur ses rentes : le 19 juin 2025, Niamey a annoncé la nationalisation de Somaïr, la co-entreprise uranifère historique opérée par la française Orano, après avoir déjà retiré le permis du gisement d’Imouraren en 2024. Le geste a été lu, un peu vite, comme une manœuvre “anti-française”. C’est ignorer que le pouvoir nigérien a simultanément durci sa relation avec la Chine : expulsions de cadres, injonctions à réduire le contingent d’expatriés de China National Petroleum Corporation (CNPC) et de sa raffinerie Soraz, et menaces de pénalités au nom du contenu local.
Autrement dit, la ligne n’est pas d’abord anti-française, elle est nationaliste et souverainiste, et elle s’étend désormais du champ diplomatique au cœur des contrats économiques.
Du symbole politique au coût économique
Depuis le coup d’État de 2023, le souverainisme nigérien a fourni un capital politique rapide : tourner la page d’une tutelle perçue, afficher une rupture d’alliances (Paris tenu à distance, Moscou courtisé), et promettre un partage de valeur plus favorable. L’annonce de nationalisation parle à l’opinion ; elle parle aussi à l’histoire longue du Sahel, où l’État est sommé de prouver sa maîtrise des ressources.
Mais l’épreuve de vérité se joue sur le terrain opérationnel et financier. D’un côté, Orano a lancé des recours et conteste une “politique systématique de dessaisissement” : la façon dont sera réglé le dossier Somaïr (compensation, continuité d’exploitation, sécurité des sites) fera jurisprudence sur la sécurité juridique du pays. De l’autre, bousculer la CNPC, pivot de la montée en charge pétrolière et du pipeline Niger-Bénin, expose à des risques immédiats : raréfaction des compétences critiques, retards de maintenance, ralentissement de la courbe d’export. Les lettres de mai envoyées par le gouvernement à CNPC, opérant la raffinerie locale, et qui demandent le rapatriement des expatriés au-delà de quatre ans de présence, confirment une stratégie de relocalisation accélérée dont le tempo industriel n’est pas garanti.
“Sans cadre lisible pour des capitaux occidentaux et asiatiques, le Niger risque une trappe d’investissement, avec des financeurs moins nombreux, des coûts de capital plus élevés, et des transferts de technologie plus lents”
Niamey présente la coopération nucléaire civile avec l’entreprise publique russe Rosatom, actée fin juillet, comme la pièce maîtresse d’un nouvel équilibre. Ce mouvement a une logique politique – diversification des appuis, signal d’autonomie – mais il ne substitue pas, à court terme, les volumes d’investissements directs étrangers (IDE) que peuvent mobiliser, structurer et assurer les acteurs européens et chinois. La Russie apporte des leviers sécuritaires et d’ingénierie ciblée ; elle n’offre ni l’écosystème bancaire, ni la capacité de syndication qui sécurisent les grands projets miniers et para-miniers. En clair : sans cadre lisible pour des capitaux occidentaux et asiatiques, le Niger risque une trappe d’investissement, avec des financeurs moins nombreux, des coûts de capital plus élevés, et des transferts de technologie plus lents.
Un point charnière
Le cœur du risque n’est pas seulement financier, il est narratif. Tant que la doctrine souverainiste se limitait aux postures diplomatiques, la popularité suivait. En l’étendant au champ économique, la junte militaire au pouvoir élève la barre : le récit de souveraineté doit produire vite des résultats visibles – recettes, emplois, essor de sous-traitants locaux – sous peine de se retourner contre son auteur.
Le Niger arrive à un tournant. Après le coup d’État, la crise sociale persistante et l’érosion du pouvoir d’achat, la transposition de la rhétorique souverainiste au terrain économique ressemble à une dernière tentative pour consolider la légitimité. Or la pauvreté qui a miné les régimes dits “pro-français” ne se combat pas par des gestes symboliques ; elle se combat par des contrats mieux négociés… et exécutés.
Bien que difficile, le pays peut tenir sa ligne sans s’isoler : en publiant un calendrier réaliste de “nigérisation” des postes critiques, en encadrant juridiquement la montée en puissance du recours aux ressources locales, en traitant les différends selon des séquences connues (médiation puis arbitrage), et en diversifiant ses partenaires sans verrouillage exclusif.
“La pauvreté qui a miné les régimes dits “pro-français” ne se combat pas par des gestes symboliques ; elle se combat par des contrats mieux négociés… et exécutés”
À l’inverse, si la ligne se fige en souverainisme gestuel – nationalisations sans filets, injonctions administratives sans montée en puissance industrielle, bras de fer contentieux – le risque est double : assécher les IDE que la seule relation stratégique avec Moscou ne compensera pas, et creuser l’écart entre le discours et le vécu. Alors la rhétorique, trop longtemps performative, deviendrait auto-fragilisante : un État qui proclame sa maîtrise des ressources mais exporte moins, investit plus cher et transfère peu de compétences perd la bataille centrale qui est celle des résultats.
En somme, le Niger n’est pas face à un choix idéologique “pour” ou “contre” tel partenaire. Il est face à un choix méthodologique : transformer un récit de souveraineté en ingénierie contractuelle. C’est moins spectaculaire qu’une annonce à la télévision nationale. C’est, surtout, la condition pour que la souveraineté soit productive et pas seulement déclarative.