Révélateur brutal

L’Égypte aux prises avec la crise de Gaza

Devant le risque de voir la rue s’enflammer, le régime choisit d’abandonner son statut historique d’arbitre du dossier palestinien

L’Égypte aux prises avec la crise de Gaza Le 5 août 2025, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a qualifié la guerre de Gaza de “génocide” et accuse Israël - © SIPA

Sud global,
par Anas Abdoun

Le 5 août 2025, Abdel Fattah al-Sissi franchit un seuil inédit : devant les caméras de la télévision publique, le président égyptien qualifie la guerre de Gaza de “génocide” et accuse Israël de “punir collectivement une population assiégée”. Une telle charge verbale, inusitée dans le lexique officiel du Caire depuis les accords de Camp David, tranche avec la prudence diplomatique des années précédentes. Elle s’inscrit dans la continuité d’un virage déjà perceptible le 15 juillet, lorsque Sissi, au ton alors jugé inhabituellement martial, avait surpris jusqu’aux observateurs les plus aguerris en dénonçant le blocus et la pression américaine. Mais jamais, depuis son arrivée au pouvoir en 2013, le président égyptien n’avait condamné avec autant de virulence le blocus de Gaza. Plus étonnant encore, il a minimisé le rôle du Caire dans la fermeture du poste de Rafah : “La décision ne nous appartient plus vraiment, d’autres capitales la contrôlent”, a-t-il lâché, désignant à demi-mot Washington. Pour un pays qui s’est toujours présenté comme l’arbitre naturel du dossier palestinien, l’aveu fait figure de tournant.

Fragilités économiques et suspension de prêts

Cette posture, si inattendue qu’elle paraisse, s’explique d’abord par l’état de l’économie égyptienne. Les réserves de change, qui frôlaient encore 35 milliards de dollars en 2022, ont fondu de près d’un tiers. Le tourisme – dopé un temps par la reprise post-covid – s’est essoufflé sous l’effet conjugué de la guerre en Ukraine, puis des attaques houthies en mer Rouge. Les revenus du canal de Suez ont d’ailleurs suivi la même pente déclinante : moins de navires, moins de devises. La troisième source liquide, les transferts de la diaspora, recule elle aussi, à mesure que la livre se déprécie. Or c’est ce triptyque – tourisme, canal, diaspora – qui permettait de payer la facture des importations de blé, de carburant et de médicaments.

Le FMI a suspendu au printemps le décaissement d’une tranche de 3 milliards de dollars, faute d’engagement crédible au désengagement militaire de l’économie civile.

À ces fragilités s’ajoutent des paris onéreux. La nouvelle capitale administrative, budgétée à plus de 55 milliards de dollars, peine à attirer investisseurs et fonctionnaires. Les chantiers pharaoniques d’infrastructures accordent l’essentiel des marchés à des compagnies dépendant directement des forces armées, repoussant toujours plus loin la réforme que le FMI exige avant tout nouveau prêt. Résultat : l’institution de Washington a suspendu au printemps le décaissement d’une tranche de 3 milliards de dollars, faute d’engagement crédible au désengagement militaire de l’économie civile.

Le feu social qui couve et l’étincelle de Gaza

Dans ce contexte, la question n’a jamais été de savoir si la rue allait s’enflammer, mais quand. Les services de sécurité, hantés par le précédent de la révolution de 2011, imaginaient qu’un choc social – hausse du prix du pain, scandale sanitaire ou panne électrique massive – fournirait l’étincelle. Ironie du sort, c’est la tragédie de Gaza qui menace aujourd’hui la stabilité intérieure. Depuis octobre 2024, les images de bombardements inondent les réseaux égyptiens ; des ONG tentent quotidiennement de forcer le passage de Rafah ; des jeunes lancent vivres et médicaments à la mer en espérant qu’ils dérivent vers la bande côtière. Lorsque le grand imam d’Al-Azhar, plus haute autorité sunnite du pays, a publié un tweet appelant à “secourir nos frères assiégés”, le texte a disparu moins de vingt-quatre heures plus tard, signe que la nervosité atteint les plus hauts niveaux.

Perte d’influence diplomatique contre renforcement sécuritaire

Face au risque de contagion, la présidence cherche un exutoire. En déclarant que Rafah ne relève pas de sa souveraineté, Sissi déplace la responsabilité vers Washington et, par ricochet, vers Israël. L’argument est paradoxal : l’armée égyptienne fonde depuis soixante ans sa légitimité sur la défense acharnée de l’autonomie nationale. Admettre une perte de maîtrise sur un poste-frontière constitue un reniement symbolique. Mais le calcul est clair : mieux vaut endosser un rôle diminué que laisser la colère populaire pointer l’incohérence entre posture régionale et impuissance humanitaire. Le Caire contrevient ainsi à la doctrine qui, de Nasser à Moubarak, plaçait l’influence diplomatique au cœur de la puissance égyptienne.

Le calcul est clair : mieux vaut endosser un rôle diminué que laisser la colère populaire pointer l’incohérence entre posture régionale et impuissance humanitaire.

Les autorités tentent de gagner du temps en resserrant le dispositif sécuritaire. Fin juin, la police a redéployé des effectifs dans la quasi-totalité des gouvernorats du delta ; les checkpoints autour des universités et des mosquées se sont multipliés. Le pouvoir parie sur la dissuasion, faute de relais budgétaires pour amortir la crise sociale. Rien ne dit que cette stratégie suffira : l’inflation alimentaire dépasse toujours 30 % et, selon la Banque mondiale, près d’un Égyptien sur deux vit avec moins de 3,20 dollars par jour.

Israël, conscient qu’un effondrement économique au sud de Gaza ouvrirait une brèche sécuritaire impossible à contenir, plaide ouvertement pour un soutien international au Caire. En mai dernier, le ministre israélien des Finances a exhorté le G7 à “éviter une déstabilisation majeure de notre partenaire égyptien”. Le geste traduit la dépendance mutuelle : Jérusalem veut un voisin solide, pas une poudrière gérée par des factions rivales. Mais pour le régime du maréchal Sissi, l’appel israélien risque d’en redoubler l’impopularité ; se voir recommandé par l’État hébreu ne renforce guère une crédibilité déjà en lambeaux.

Manœuvre de survie

Pour l’heure, Le Caire semble privilégier l’option de verrouiller le pays par un maillage policier plus dense et reporter sine die les réformes structurelles. Les cercles présidentiels parient qu’un contrôle sécuritaire serré vaut mieux, politiquement, qu’un accord avec le FMI assorti d’une dévaluation douloureuse et d’une mise en vente d’actifs militaires. Quant à l’hypothèse d’un nouveau pont financier venu du Golfe, elle se heurte à un scepticisme grandissant dans les capitales pétrolières : premiers investisseurs historiques, Abou Dhabi et Riyad s’interrogent désormais sur la rentabilité réelle de leurs engagements, las de soutenir à fonds perdus un partenaire dont le modèle économique reste inchangé. Autrement dit, l’Égypte s’oriente vers la solution la plus risquée : une stabilité imposée par la coercition, sans filet de sécurité extérieur fiable et, surtout, sans traitement de ses déséquilibres fondamentaux.

Ainsi, la crise de Gaza agit comme un révélateur brutal. Elle montre que l’Égypte n’a plus les moyens de son statut historique de médiateur, et que le consensus interne, déjà fragilisé par l’austérité, peut se briser sur un sujet où le sentiment populaire ne transige pas. Pour Sissi, la dénonciation publique du blocus est donc moins un virage moral qu’une manœuvre de survie. Reste à savoir si l’opinion, confrontée à la hausse des prix et à l’impuissance de l’État, se laissera convaincre que la solution se trouve ailleurs qu’au Caire.

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