par Charles Ansabère
Tendance de fond. Petit à petit, les particuliers témoignent d’un intérêt grandissant pour les entreprises non cotées en France. Il faut dire qu’ils sont régulièrement sollicités pour les financer, qu’il s’agisse de sélectionner des produits dédiés dans le cadre de leurs placements d’assurance-vie ou d’abonder des véhicules spécifiques créés par les sociétés de gestion – généralement pour les individus les plus avertis. À l’échelle de la nation, l’objectif est clair : il s’agit de mobiliser l’épargne disponible pour doter les entreprises en fonds propres.
“Les produits proposés se multiplient pour répondre à la demande croissante des épargnants. Mais est-ce bien le bon moment ?”
Les actions conduites dans ce cadre ont encore été légion ces derniers mois. Le 25 août, Bpifrance a bouclé à près de 120 millions d’euros son quatrième véhicule dédié aux personnes physiques, Bpifrance Entreprises 3 (BE3), dans lequel le ticket d’entrée avait été abaissé à 500 euros. Une première. Mais si la banque publique est loin d’être la seule à vouloir courtiser ces souscripteurs individuels, les gérants s’intéressent d’ordinaire aux plus dotés d’entre eux. Pêle-mêle, parmi celles qui ont lancé cet été un véhicule dans lequel il s’agit de placer au minimum 100 000 euros : Ardian s’est allié à la fintech iCapital pour une Sicav à portée internationale ; Access Capital Partners a créé un produit ciblant les infrastructures en Europe en partenariat avec la fintech AirFund… laquelle s’est associée à Founders Future pour créer un fonds dédié à la tech européenne.
Ce calendrier pose tout de même question. Est-il judicieux de solliciter des particuliers pour des produits présentant un risque de perte en capital, alors que le private equity traverse une phase marquée par un ralentissement des transactions ? Les difficultés rencontrées par les sociétés de gestion à céder leurs participations, et donc à enregistrer des plus-values, ne sont-elles pas antinomiques avec ces quêtes d’argent frais ? En un mot comme en cent, le grand public cible-t-il le non-coté au bon moment ? Il semblerait pourtant que oui.
Collecte en forte hausse
“Le capital-investissement permet de financer les PME en créant de la valeur dans la durée, rappelle Alexis Dupont, directeur général de l’association France Invest. Cette ambition trouve de plus en plus d’écho auprès des Français. Ils investissent d’autant plus sur le long terme que les investisseurs professionnels ont démontré leur capacité à leur proposer des produits adaptés, diversifiés et déployant différentes stratégies d’allocation (fonds propres, dette, secondaire, infrastructure…).” Avec 40 ans de pratique dans l’Hexagone et une envergure croissante, le non-coté se trouve donc mécaniquement en mesure d’octroyer une place au public.
“France Invest, passant au crible 117 véhicules, a fait état d’une collecte de plus de 2,6 milliards d’euros en 2024 – en progression de 29 % par rapport à l’année précédente”
France Invest est d’ailleurs venue le confirmer en publiant au printemps dernier une étude sur l’accès des épargnants au non-coté. Passant au crible 117 véhicules, celle-ci a fait état d’une collecte de plus de 2,6 milliards d’euros en 2024 – en progression de 29 % par rapport à l’année précédente. “Le cercle de clientèle des sociétés de gestion évolue logiquement avec la maturité du marché”, pointe Alexis Dupont, qui considère aussi qu’à terme, il s’agira d’un moteur auxiliaire important du financement des entreprises.
Et si tous les professionnels évoquent la nécessaire pédagogie dont il faut toujours faire preuve envers les investisseurs privés, c’est aussi parce que la situation a évolué. Exit la première phase ayant duré près de vingt ans, qui donnait lieu à une collecte annuelle de 1,5 à 2 milliards d’euros, mais dont la motivation essentielle résidait dans l’avantage fiscal à l’entrée procuré par des véhicules millésimés. Désormais, il faut convaincre des vertus intrinsèques du financement des entreprises non cotées, exemples à l’appui.
Efforts de pédagogie
123 IM fut l’une des premières sociétés de gestion qui chercha à connecter les investisseurs privés à la sphère non cotée. “Depuis notre création en 2001, nous poursuivons avec constance l’ambition de rendre le private equity accessible à une clientèle plus large que les investisseurs institutionnels ou les grandes fortunes”, relate Xavier Anthonioz, son président. “C’est dans cette logique que nous avons lancé en juin 2024 une nouvelle société de gestion dédiée à la multigestion, Pams – un projet que nous avions en tête depuis longtemps mais que le marché n’était pas encore prêt à accueillir.” Peu à peu, le logiciel a sensiblement évolué, aidé par un cadre réglementaire donnant davantage de latitude aux gérants.
En effet, après avoir réservé la classe d’actifs à des investisseurs dits “avertis”, le régulateur a desserré l’étau, à la satisfaction des professionnels. C’est ainsi que sont apparus des fonds nourriciers (autrement appelés “feeders”), avant qu’un nouveau tournant ne s’opère avec la loi Pacte votée en 2019, pour tenter de résorber le déficit structurel en fonds propres des PME tricolores.
“L’appétit de la clientèle privée pour le private equity s’est fortement développé depuis les années 2010-2012, en raison d’un contexte de taux d’intérêt bas, d’une volatilité plus faible que la bourse et de perspectives de rendements attractifs”, résume Guillaume Cousseran, managing partner chez Seven2 et président du groupe de travail sur la démocratisation du private equity de France Invest. “Beaucoup a été fait pour répondre à ses demandes, mais il faut encore faire preuve de pédagogie du fait de l’existence de nombreux produits disponibles, dont les profils de risque, de rendement et de frais diffèrent.”
“Il faut encore faire preuve de pédagogie du fait de l’existence de nombreux produits disponibles, dont les profils de risque, de rendement et de frais diffèrent.”
Difficile de le dire autrement : le contexte économique participe aussi au succès grandissant du non-coté auprès des particuliers, devenus plus que circonspects face aux errements des places boursières et aux difficultés rencontrées par le secteur de l’immobilier – les deux types de placements d’ordinaire choyés.
Progression des fonds “evergreen”
Il reste cependant beaucoup à faire, même si “la démocratisation du private equity est entrée dans une nouvelle phase, portée par des véhicules conçus pour répondre spécifiquement aux besoins du public, à l’image des fonds dits ‘evergreen’”, comme le soulignait dans un webinaire en début d’année Antoine Colson, le CEO de l’Ipem – dont la conférence de janvier fait désormais la part belle à cette thématique. D’ailleurs, l’étude diffusée par France Invest en atteste : 25 des 117 fonds examinés ont opté pour cette configuration, dont l’avantage consiste à procurer la liquidité que les fonds fermés ne délivrent qu’à leur liquidation. Et neuf d’entre eux ont été créés en 2024.
“Même si les fonds evergreen offrent la possibilité d’obtenir de la liquidité à moyen terme, leurs souscripteurs doivent y venir dans une optique de long terme”
Turenne Groupe fut l’un des premiers en France à cibler la clientèle privée grâce à un véhicule evergreen, entièrement dédié au private equity et aujourd’hui pourvu de plus de 100 millions d’euros sous gestion. Proposant un appel de fonds unique, il a trouvé écho auprès de souscripteurs aux profils variés – ce qui bat en brèche l’idée que, de façon générale, seuls les fondateurs et dirigeants d’entreprises financées par des fonds s’intéresseraient à ce type de placement. “Même si les fonds evergreen offrent la possibilité d’obtenir de la liquidité à moyen terme, leurs souscripteurs doivent toutefois y venir dans une optique de long terme, pour être en phase avec la philosophie de ces véhicules dont l’objet est d’appuyer les plans de croissance des entreprises qu’ils financent”, insiste Luis Batista, directeur associé chargé de la SLP Sélection & Opportunités chez Turenne.
Voix discordantes
L’attrait du private equity pour les souscripteurs privés français semble donc acquis. Il n’empêche : on entend régulièrement des arguments qui viendraient semer le doute. Certains avancent que les rendements ne seraient pas au rendez-vous ou, tout du moins, qu’ils ne s’aligneraient pas sur ceux des pourvoyeurs de capitaux historiques (les ‘LPs’, dans le jargon du métier, pour “limited partners”, des entités qui apportent du capital à un fonds en échange d’un retour sur investissement, mais sans participer aux opérations quotidiennes de la société de gestion). “Il faut absolument éliminer le soupçon qui laisse croire que les plus belles plus-values potentielles seraient réservées aux véhicules abondés par les investisseurs professionnels, souligne Guillaume Cousseran. Par exemple, en décidant que notre fonds evergreen semi-liquide lancé en 2020, le FCPR Apeo, co-investisse systématiquement pari passu sur tous nos deals, nous alignons les intérêts entre nos investisseurs institutionnels et nos souscripteurs privés.”
“Il faut absolument éliminer le soupçon qui laisse croire que les plus belles plus-values potentielles seraient réservées aux véhicules abondés par les investisseurs professionnels”
D’autres voix discordantes soulignent le fait que l’engouement actuel pour le non-coté s’essoufflera dès lors que la bourse perdra de sa volatilité. Ce qui relève de la conjecture, mais qui occulte aussi le fait que le caractère long-termiste du private equity lui confère un avantage substantiel certain. “Nous avons la possibilité de réinvestir pour permettre à nos participations de poursuivre sur la voie de la croissance, voire de surmonter une éventuelle mauvaise passe conjoncturelle”, rappelle Luis Batista.
Le fait est que la concurrence n’a jamais été aussi forte et le nombre de gérants désireux de toucher les particuliers aussi élevé. “Les CPGI sont sur-sollicités”, entend-on souvent. “Il ne faudrait pas que certains viennent sur ce créneau parce que les institutionnels sont actuellement sur la réserve”, avertissent certains. Mais si tel était le cas, une sélection naturelle interviendrait. Sur le long terme.
Plus de 2,6 milliards d’euros de collecte issus des particuliers en 2024, en progression de 29 % par rapport à l’année précédente
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