Greenhushing

L’ère de la “décarbonation silencieuse”

Autrefois, les entreprises brandissaient fièrement leurs objectifs climatiques. Aujourd’hui, elles les poursuivent dans la discrétion.

L’ère de la “décarbonation silencieuse” © Freepik

À la lecture des gros titres, on pourrait facilement conclure que les grandes entreprises ont abandonné la lutte contre le changement climatique. Ces dernières semaines, le géant pétrolier BP a revendu ses activités dans l’éolien terrestre aux États-Unis, le constructeur automobile Jaguar Land Rover aurait reporté le lancement de son nouveau Range Rover électrique et la banque HSBC a quitté la Net-Zero Banking Alliance (NZBA), un groupe qui s’est engagé à prêter de l’argent de manière plus responsable.

Décarbonation en progrès

Mais ces quelques nouvelles sombres ne sont qu’une partie d’un tableau plus optimiste. Dans l’ensemble, les entreprises progressent discrètement vers leurs objectifs climatiques.

Un rapport publié en mars par le cabinet d’audit PWC révèle que sur les quelque 4 000 entreprises qui ont communiqué leurs engagements climatiques l’année dernière au CDP [le Carbon Disclosure Project publie des données sur l’impact environnemental des plus grandes entreprises, ndt], une organisation à but non lucratif, seules 16 % ont revu leurs objectifs à la baisse, tandis que 47 % les ont maintenus et 37 % les ont revus à la hausse. Ce rapport relève également que 67 % des entreprises qui se sont fixé des objectifs sont en bonne voie de les atteindre, une proportion en hausse de trois points par rapport à 2023. Autrefois, les entreprises étaient accusées de “greenwashing”, c’est-à-dire de faire des promesses absurdes sans rien mettre en œuvre pour les tenir. Aujourd’hui, elles semblent plutôt pratiquer le “greenhushing” [de “hush”, silence, ndt] : elles poursuivent leurs efforts de décarbonation sans faire de bruit.

Seules 16 % des entreprises qui ont communiqué leurs engagements climatiques au Carbon Disclosure Project ont revu leurs objectifs à la baisse. 47 % les ont maintenus et 37 % les ont revus à la hausse.

Les entreprises améliorent également la rigueur de leurs objectifs. Certaines d’entre elles renoncent à recourir à des compensations carbone inefficaces pour revendiquer leur neutralité carbone, explique Thomas Day, du NewClimate Institute, un think-tank. C’est le cas notamment de Microsoft, Google et EasyJet. Notre analyse des données de la Science Based Targets Initiative (SBTI), une organisation à but non lucratif qui vérifie les objectifs climatiques, montre que la part des entreprises qui ont inscrit la réduction de leurs émissions de “scope 3” (une catégorie qui comprend la pollution générée par leur chaîne d’approvisionnement et par l’utilisation de leurs produits) dans leurs objectifs climatiques est passée de 28 % en 2022 à 67 % en 2024.

C’est une bonne nouvelle car lorsque les entreprises se fixent des objectifs écologiques, le processus de décarbonation suit généralement. MSCI, un fournisseur d’indices boursiers, a examiné les quelque 2 400 grandes et moyennes entreprises de son indice mondial. Au cours des trois dernières années, celles qui se sont fixé un objectif climatique ont vu leur intensité carbone (définie comme les émissions liées aux activités d’une entreprise et à l’énergie achetée par dollar de chiffre d’affaires) baisser de 8 %. Ce chiffre n’a baissé que de 3 % pour celles qui ne se sont pas fixé d’objectif.

Pétrole et finance en marche arrière

De nombreux problèmes subsistent. L’un d’eux est que les secteurs qui reculent ont un poids suffisamment important pour ralentir le changement climatique. C’est le cas de l’industrie pétrolière et gazière, qui peine à trouver un moyen de se décarboner de manière rentable. Murray Auchincloss, le directeur général de BP, a annoncé plus tôt cette année un “reset fondamental” qui marque l’abandon par l’entreprise des énergies renouvelables au profit des combustibles fossiles. Le 22 juillet, on a appris que trois compagnies pétrolières, Shell, Enbridge et Aker BP, avaient quitté le groupe consultatif de la SBTI chargé de définir les implications du “zéro émission nette” pour les compagnies pétrolières. Elles auraient pris cette décision après avoir appris que l’objectif impliquait de renoncer à l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole et de gaz.

Les institutions financières font également marche arrière. Outre HSBC, de grandes banques américaines, dont Goldman Sachs et Morgan Stanley, ont quitté la NZBA, tout comme certaines banques japonaises et canadiennes. L’Institute for Energy Economics and Financial Analysis, un think-tank, estime que ces départs représentent les deux cinquièmes des actifs totaux du groupe. Les mêmes problèmes touchent des organisations similaires, telles que l’initiative Net Zero Asset Managers. Cette année, Wells Fargo, une autre banque américaine, a abandonné certains de ses plans de réduction d’émissions et, en mars, la banque suisse UBS a repoussé ses objectifs climatiques après avoir racheté Credit Suisse.

Le tournant politique américain

Une partie du problème pour les institutions financières réside dans la politique, qui était en pleine mutation avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Aux États-Unis, des sénateurs républicains ont suggéré que rejoindre une alliance verte pourrait enfreindre les règles antitrust. Depuis la réélection de Donald Trump, la pression s’est intensifiée. En janvier, dix procureurs généraux d’État ont écrit aux plus grandes sociétés financières américaines, dont BlackRock et Goldman Sachs, les menaçant de poursuites judiciaires si elles ne modifiaient pas leurs politiques en matière de climat et de diversité.

Conséquence de tout cela, les entreprises qui continuent à prendre des mesures en faveur de l’environnement sont de plus en plus réticentes à afficher leurs efforts. Le nombre de fois où le changement climatique est mentionné dans les résultats financiers des entreprises des indices S&P 500 ou Stoxx Europe 600 est passé de 427 au premier trimestre 2022 à 246 au cours des trois premiers mois de cette année.

Ne pouvant plus se vanter de leurs objectifs, certaines entreprises pourraient commencer à se demander s’il vaut la peine d’en fixer. Celles qui espéraient que leurs références écologiques feraient grimper le cours de leurs actions ont déjà été déçues.

Pourtant, le fait que beaucoup persévèrent discrètement dans leur processus de décarbonation permet de tirer une conclusion plus positive : elles ont compris que prendre des mesures est bénéfique pour leurs résultats, quoi que disent ou fassent les dirigeants politiques. Et si la pire accusation que les écologistes peuvent porter contre une entreprise est sa tendance au greenhushing, c’est certainement un signe de progrès.

The Economist

© 2025 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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