Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy
Un cygne noir. Le Conseil national de l’industrie est appelé en conclave impromptu ce 22 juillet. Cette instance réunit les grandes filières industrielles et les partenaires sociaux. L’objectif est de trouver un consensus sur la position à défendre vis-à-vis des tarifs douaniers “Trump”. L’objectif est aussi de prendre conscience collectivement que la situation actuelle pourrait devenir “un risque majeur” pour l’industrie française. Ce qui justifie amplement le volet "soutien à la production" du plan Bayrou. Le solde négatif du déficit commercial extérieur n’est que l’autre face du surendettement budgétaire public. Ce que les partis d’opposition refusent d’admettre. Les experts parlent de déficits jumeaux. Pour la France le “moment de vérité” est double.
“On ne peut disposer que de ce qu’on a”
Citoyens, en creusant le déséquilibre des comptes étatiques, vous creusez le solde négatif des échanges de marchandises avec le reste du monde. Parce que l’industrie française dans son ensemble est incapable de répondre au gonflement de la demande budgétaire. Loin de cette donnée de base, les mouvances de gauche continuent à prôner le dopage de la consommation pour surmonter les obstacles. Alors qu’après “la douane Trump”, le secteur productif sera encore plus fragilisé.
“La masse des indignations à la suite du dispositif Bayrou sur le budget 2026 est proprement stupéfiante”
C’est pourquoi la masse des indignations à la suite du dispositif Bayrou sur le budget 2026 est proprement stupéfiante. Tous dénoncent les pertes potentielles des porte-monnaie de telle ou telle catégorie sociale touchée par la réduction de cadence de telle ou telle dépense publique. C’est prendre une responsabilité historique que de refuser son ralentissement. Qu’il existe des choix alternatifs, nul ne le niera. Il reste que seul le mot d’ordre Bayrou, “En avant la production !”, traite la racine du mal. Voilà la bonne façon de préserver le pouvoir d’achat sans plonger davantage dans l’emprunt hors de contrôle.
Pour les détracteurs du projet gouvernemental, tout se déroule en circuit fermé. Ils livrent leurs contre-propositions en laissant entre parenthèses les factures supplémentaires sur la balance commerciale. Il serait temps d’exiger des décideurs politiques la (re)lecture du livre culte de Jean-Marie Albertini, ‘Les rouages de l’économie’. Florilège : “on ne peut disposer que de ce qu’on a. Si l’on emprunte pour pouvoir disposer de plus de biens et de services, il faudra rembourser”. Les enseignements des “rouages” attendront. La déconstruction de l’effort “juste et partagé” de 43,8 milliards d’euros d’économies pour 2026 bat son plein.
Déstabilisation de la compétitivité française
Matignon a réparti le choc en dix rubriques. Les “réformes structurelles”, très modestes, fournissent seulement 1,8 milliard d’économies. Les deux journées de travail supplémentaire non payées aux salariés sont censées procurer 4,2 milliards. Les uns prétendent que le tourisme en sera affecté et les autres que le gain de PIB ne sera que de 0,06 %. Etc. Les rubriques modération des dépenses sociales (5,5 milliards) et participation ajustée des collectivités locales (5,3 milliards) sont “aux prises” avec les lobbys. L’année blanche (7,1 milliards) fait l’unanimité contre elle. Le reste baigne dans un flou à clarifier. Ce front du “non” aux économies s’accompagne du bazooka fiscal comme solution ultime aux dérapages dépensiers (voir Le Billet).
“Ces tirs de barrage sont déstabilisants pour le traitement sérieux du manque de compétitivité à l’export”
Ces tirs de barrage sont déstabilisants pour le traitement sérieux du manque de compétitivité à l’export. La posture percute directement la sérénité du climat politique nécessaire à la réalisation du timide volet “production” du plan Bayrou. Le gouffre avec la masse des investissements que programme l’Allemagne devrait faire réfléchir les “élites” politiques. Le gouffre avec les États-Unis donne le frisson. Car les deux pays sont dans le même bateau macroéconomique. Ils vivent au-dessus de leurs moyens ! Washington affiche 7 % de PIB de déficit budgétaire pendant que Paris espère simplement descendre juste en dessous de 5 % pour l’an prochain, après avoir culminé à 5,8 % en 2024.
Les Américains ont des atouts que les Français n’ont pas. Notamment le privilège du dollar, monnaie de réserve qui attire les capitaux du monde entier et permet un endettement indolore des fins de mois de la population. Ce n’est pas tout. Depuis dix ans, les exécutifs au pouvoir à la Maison-Blanche recourent à l’artillerie lourde pour reconstruire un tissu industriel. Joe Biden a multiplié les subventions et a utilisé à petites doses la défense commerciale. Donald Trump embraye à grandes doses sous couvert de hausse généralisée des tarifs douaniers.
Les modèles économétriques lui prédisent recul de la croissance et hausse de l’inflation. Peut-être, mais son pied de nez à l’OMC commence à réussir. Le Royaume-Uni, la Chine, le Vietnam et le Japon ont signé des accords commerciaux. Beaucoup de capitales sont sur la liste d’attente du 1er août pour savoir si les droits de douane “réciproques” seront de 30 %, de 25 %, ou moins. Le sol américain redevient attrayant pour les entreprises étoilées et par force pour leurs concurrentes étrangères.
Les lignes de survie du 15 juillet
Certes, les décrets Trump ne décident pas la fin du libre-échange et du multilatéralisme. Mais il est plus que temps que partenaires sociaux, partis politiques et opinion publique réorientent leurs logiciels. Le vote du budget aura lieu en octobre. Malheur aux faibles dans un monde de rapport de force.
“Certes, les décrets Trump ne décident pas la fin du libre-échange et du multilatéralisme. Mais il est plus que temps que partenaires sociaux, partis politiques et opinion publique réorientent leurs logiciels”
Le Premier ministre a posé le 15 juillet les jalons cohérents d’un “renforcement du tissu productif”. Sous la casquette travail figurent les deux jours fériés, l’assurance-chômage, une allocation sociale unifiée, une bascule d’assiette pour le financement du modèle social. Un prix de l’énergie garanti par des contrats de long terme compétitifs est d’une ambition hautement stratégique. Ces lignes directrices ne sont en réalité que des lignes de survie.