Sud global,
par Anas Abdoun
En l’espace de quelques mois, plusieurs signaux discrets mais convergents dessinent une tendance qui, sans être spectaculaire, s’avère structurante : les États d’Afrique francophone ne considèrent plus la France comme interlocuteur financier central. Ce reflux ne résulte pas d’un basculement idéologique ou d’un incident diplomatique isolé, mais d’un rééquilibrage progressif, nourri par des arbitrages économiques. Ce qui fut longtemps une évidence, le recours prioritaire au “guichet France” composé du franc CFA, de l’Agence française de développement (AFD), de Bpifrance, des banques françaises et de leurs relais institutionnels, se transforme désormais en option parmi d’autres, souvent moins compétitive, parfois moins pertinente.
Souverainetés monétaires et désengagement bancaire
Le processus commence par la monnaie. Le franc CFA, dont les débats passionnés ont souvent occulté les réalités techniques, n’est plus tabou, mais il n’est plus totem non plus. Si l’Eco piétine, des alternatives émergent à bas bruit : paiements transfrontaliers en eNaira [monnaie numérique émise par le Nigeria voisin, ndlr] au Bénin, adoption partielle du yuan numérique pour certains échanges portuaires au Cameroun, projets de stablecoin adossé à l’or au sein d’initiatives privées ou panafricaines. Ces pistes restent embryonnaires, mais elles traduisent une même dynamique : les États cherchent à sortir de la dépendance exclusive au circuit CFA, non pour s’affranchir symboliquement, mais pour gagner en flexibilité transactionnelle.
“Paradoxe géoéconomique : alors que Paris appelle ses entreprises à investir davantage en Afrique, les outils bancaires pour accompagner ce mouvement se raréfient”
Ce mouvement se prolonge dans le système bancaire. Alors que la présence historique des filiales françaises, Société Générale, BNP Paribas, Crédit Agricole, structuraient l’environnement financier de l’Afrique francophone, on observe depuis cinq ans un désengagement méthodique. Réduction d’activités, cessions de filiales, recentrage sur les marchés européens ou sur des niches à haute rentabilité. Ce retrait bancaire, bien qu’annoncé comme rationnel, crée un paradoxe géoéconomique : alors que Paris appelle ses entreprises à investir davantage en Afrique, les outils bancaires pour accompagner ce mouvement se raréfient. Les PME françaises, en particulier, peinent à ouvrir des lignes de crédit, à sécuriser leurs flux ou à structurer des financements locaux compétitifs. Elles se tournent de plus en plus vers des intermédiaires marocains ou panafricains, notamment les grandes banques d’Afrique de l’Ouest, du Nigeria ou d’Afrique australe.
Agilité des nouveaux bailleurs
La montée en puissance de groupes comme Ecobank, UBA, Afreximbank ou encore les banques marocaines (Attijariwafa, BOA) ne relève plus d’un phénomène marginal. Ces acteurs offrent des financements en monnaies locales ou en devises tierces (dollar, yuan, dirham), avec des logiques de risque mutualisé, des délais plus courts et des approches parfois plus pragmatiques. Là où les banques françaises imposaient des garanties lourdes, ces nouveaux entrants se montrent plus agiles. Cette réorganisation ne marginalise pas uniquement les institutions françaises : elle redéfinit le centre de gravité du financement africain en l’ouvrant à une diversité d’approches et d’architectures.
“Là où Paris valorise la qualité de son écosystème, d’autres vendent la rapidité, la discrétion et l’efficacité. Ce n’est pas nécessairement un progrès, mais c’est un fait”
Ce rétrécissement du “couloir France” s’observe aussi au niveau institutionnel. L’AFD, autrefois passage obligé pour tout projet structurant en Afrique francophone, voit sa prééminence contestée. Non pas par hostilité, mais parce que d’autres bailleurs comme China Exim Bank, Banque islamique de développement, ou fonds souverains du Golfe financent plus vite, plus souplement, sans exiger les mêmes standards de gouvernance, de transparence ou de viabilité environnementale. Là où Paris valorise la qualité de son écosystème, d’autres vendent la rapidité, la discrétion et l’efficacité. Ce n’est pas nécessairement un progrès, mais c’est un fait.
Du côté des entreprises, Bpifrance peine à suivre le rythme d’une concurrence plus offensive. Les Coréens, les Turcs ou les Indiens proposent des packages tout-en-un : financement, transfert de technologie, formation, production locale. Bpifrance, malgré ses efforts de déploiement africain, reste perçue comme éloignée du terrain, lente à structurer ses interventions, et contrainte par des critères prudentiels souvent décalés par rapport aux besoins locaux.
Nouvelle génération, nouvelle culture
Au-delà des outils, c’est aussi une génération et une manière de penser la relation économique qui changent. Les nouvelles élites africaines, formées dans des hubs mondiaux comme Londres, Dubaï, ou Singapour, ne raisonnent plus en termes d’allégeances historiques, mais de “deal structuring”. Le français recule dans les négociations financières. L’anglais, les taux flottants et les logiques de syndication dominent. Ce glissement cognitif pèse davantage que tous les discours sur la “rupture postcoloniale”.
“Les nouvelles élites africaines, formées dans des hubs mondiaux comme Londres, Dubaï, ou Singapour, ne raisonnent plus en termes d’allégeances historiques, mais de “deal structuring””
Ce réalignement est accentué par un autre facteur souvent négligé : le retour en force de la finance islamique. De plus en plus de projets publics, infrastructures, énergie, services sociaux, sont désormais pensés en conformité avec les principes de la charia. Le financement privé ou via des fonds souverains islamiques s’impose comme une alternative crédible, non seulement pour les pays sahéliens ou d’Afrique de l’Est, mais aussi au sein même de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine). Cette tendance contribue à marginaliser davantage les guichets français, peu familiers de ces instruments hybrides.
Pour une nouvelle diplomatie économique
Pour autant, s’il serait faux de conclure à une disparition pure et simple de l’influence française, c’est néanmoins bien la fin de sa centralité. La France reste présente, mais elle ne structure plus le jeu. Elle compose, elle s’ajuste, parfois elle subit. Si elle souhaite redevenir un acteur structurant, elle devra abandonner l’illusion d’un leadership naturel. Il lui faudra réinventer ses instruments : une Bpifrance opérationnelle en cofinancement, une AFD capable de financer des fintechs ou des projets agricoles intelligents, une diplomatie économique fondée sur la co-innovation plutôt que sur les conditionnalités.
“La France, si elle souhaite redevenir un acteur structurant, devra abandonner l’illusion d’un leadership naturel. Il lui faudra réinventer ses instruments”
L’Afrique francophone ne tourne pas le dos à la France, mais elle cesse d’en faire un passage obligé. Elle explore d’autres options, compose avec une offre mondiale plus vaste et redéfinit les règles du jeu. Ce qui s’impose, c’est une diplomatie économique à plusieurs vitesses où chaque offre doit faire ses preuves.
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