Capital-risque, talents et souveraineté

Les raisons d’être optimiste pour la tech européenne

L’une d’entre elles est Donald Trump

Les raisons d’être optimiste pour la tech européenne © Freepik

La décoration du bureau de Lovable à Stockholm correspond bien au nom accueillant de cette start-up. Lovable, qui se spécialise dans le “vibe-coding” (création de logiciels à l’aide d’un système d’intelligence artificielle), impose à ses employés de retirer leurs chaussures. L’odeur du café suédois embaume l’air. Des coussins en forme de cœur arborant le logo de l’entreprise sont disposés sur des canapés confortables.

Pourtant, Lovable est moins douce et câline qu’agile et compétitive. Elle est petite, mais en pleine croissance : en janvier, son chiffre d’affaires annuel récurrent a atteint 300 millions de dollars, contre 1 million de dollars 14 mois plus tôt. Anton Osika, cofondateur de Lovable, affirme qu’il est désormais possible de créer une entreprise d’IA de renommée mondiale en Europe. “Un changement de mentalité est en train de s’opérer”, dit-il.

Le capital-risque européen devant la Chine

L’Europe a longtemps été à la traîne dans la création de géants technologiques. Aujourd’hui, l’Europe (c’est-à-dire l’Union européenne, la Grande-Bretagne et la Norvège) ne compte que six des 100 entreprises technologiques les plus valorisées au monde. Les États-Unis en comptent 56 et la Chine 16. Les inconvénients du continent sont bien connus. Son marché de 520 millions de personnes est divisé par la langue et la réglementation. Il regorge de talents, grâce à ses laboratoires de recherche et ses universités de classe mondiale. Mais ses entrepreneurs ont eu du mal à lever des capitaux pour développer rapidement leurs entreprises.

“Les États-Unis et la Chine ont pris des décisions qui rendent l’Europe relativement plus attrayante pour les travailleurs et les investisseurs du secteur technologique”

Pourtant, un nouvel espoir se profile pour le Vieux continent. Secoués par la détérioration de leurs relations avec les États-Unis, les responsables politiques redoublent d’efforts pour renforcer l’écosystème technologique. Parallèlement, les États-Unis et la Chine ont pris des décisions qui rendent l’Europe relativement plus attrayante pour les travailleurs et les investisseurs du secteur technologique. Ses entreprises technologiques établies, bien que peu nombreuses, encouragent désormais une nouvelle génération de start-up. L’année dernière, les investissements en capital-risque dans les start-up européennes ont atteint 85 milliards de dollars, contre 22 milliards dix ans plus tôt. Si les États-Unis, passionnés par l’IA, restent loin devant avec 339 milliards de dollars investis l’année dernière, la Chine est désormais à la traîne avec 53 milliards de dollars.

Responsables européens à la manœuvre

Dans un rapport très remarqué publié en 2024, Mario Draghi, ancien Premier ministre italien, a critiqué l’Europe pour sa compétitivité en baisse. Mais c’est Donald Trump, avec son animosité envers la région, qui a vraiment galvanisé les responsables politiques. Ceux-ci considèrent désormais les défaillances technologiques de l’Europe comme un risque géopolitique autant que commercial.

“C’est Donald Trump, avec son animosité envers la région, qui a vraiment galvanisé les responsables politiques. Ceux-ci considèrent désormais les défaillances technologiques de l’Europe comme un risque géopolitique autant que commercial”

Henna Virkkunen, en charge de la souveraineté technologique à la Commission européenne, affirme que cette dernière cherche des moyens d’encourager les gouvernements de l’UE à acheter davantage de technologies auprès de start-up locales, par exemple. Les entreprises européennes “prennent également conscience qu’elles ne peuvent pas se permettre de dépendre entièrement de fournisseurs étrangers”, explique Arthur Mensch, directeur de Mistral, un fabricant français de modèles d’IA.

Plus important encore, les responsables politiques prennent des mesures pour aider les entrepreneurs à développer leurs activités. Ce mois-ci, la Commission devrait publier un plan visant à unifier les marchés de capitaux européens fragmentés, ce qui aidera les start-up à lever des fonds. La réforme prendra un certain temps, car elle implique des choix complexes concernant l’harmonisation des régimes fiscaux nationaux. Mais le fait que les États membres modernisent également leurs marchés de capitaux est un atout. La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne modifient leurs règles afin d’encourager les fonds de pension à investir davantage dans des actifs risqués, tels que les jeunes entreprises technologiques.

Merci Donald Trump et la Chine

Parallèlement, le mépris de Donald Trump pour les étrangers et les récents licenciements effectués par les géants américains de la technologie poussent les talents vers l’Europe. Les personnes travaillant en Europe pour des entreprises américaines constituent également un réservoir de talents. Les données de Revelio Labs, une société spécialisée dans les données sur le monde du travail, montrent que la fuite des cerveaux s’est inversée. Lovable, par exemple, a recruté des cadres issus d’entreprises américaines de logiciels. En outre, les ventes d’entreprises européennes aux États-Unis ralentissent. Le fournisseur de données Dealogic note qu’entre 2011 et 2013, les entreprises américaines ont réalisé 12 % des acquisitions d’entreprises technologiques européennes en nombre, et 35 % en valeur. Entre 2023 et 2025, ces chiffres sont tombés respectivement à 9 % et 17 %.

“Le mépris de Donald Trump pour les étrangers et les récents licenciements effectués par les géants américains de la technologie poussent les talents vers l’Europe”

La Chine contribue également sans le vouloir à cette tendance. Son modèle d’innovation dirigée par l’État a évincé les investissements privés et réduit les dépenses en capital-risque, poussant certains investisseurs vers l’Europe. Entre 2015 et 2025, la part de la Chine dans les dépenses mondiales en capital-risque est passée de 30 % à 10 %. Celle de l’Europe est passée de 12 % à 16 %.

Redistribution financière et création de start-up

L’Europe est également en train de surmonter sa réticence à laisser les gens de la tech gagner beaucoup d’argent. Dans ‘The New Geography of Innovation’, publié l’année dernière, Mehran Gul, du Forum économique mondial, note que la start-up européenne Skype n’a créé que 11 millionnaires au début des années 2000. PayPal, une start-up américaine, a accordé beaucoup plus d’options sur actions à ses employés, en créant plus de 100. Ceux-ci ont à leur tour investi dans de nouvelles start-up de la Silicon Valley.

“Aujourd’hui, les entreprises technologiques européennes accordent davantage d’options, et les magnats de la tech établis dans la région aident les jeunes à devenir riches”

Aujourd’hui, les entreprises technologiques européennes accordent davantage d’options, et les magnats de la tech établis dans la région aident les jeunes à devenir riches. Nikolay Storonsky, fondateur de Revolut, une entreprise de technologie financière, a soutenu Spiko, une start-up française du même secteur, et Biorce, une entreprise espagnole de technologie médicale. Daniel Ek, fondateur de Spotify, est un investisseur important dans Helsing, une entreprise allemande de technologie de défense. D’anciens employés de Klarna, une star suédoise de la fintech, ont créé plus de 60 start-up, selon Dealroom, un autre fournisseur de données, et Accel, un fonds de capital-risque.

Cela ne signifie pas pour autant que l’Europe va supplanter les États-Unis comme première puissance technologique. L’année dernière, elle n’a lancé que deux des 94 nouveaux grands modèles linguistiques mondiaux, selon le think tank Epoch AI. L’idée que l’UE produira un cinquième des puces informatiques mondiales d’ici 2030, un objectif de la Commission, est fantaisiste. Mais dans certains domaines, l’Europe devient plus compétitive. Trois secteurs, tous aidés par les décisions de Donald Trump, se distinguent.

Les technologies vertes

Avant même qu’il n’entame son deuxième mandat l’année dernière, le secteur européen des technologies climatiques rattrapait celui des États-Unis. En 2015-2016, les dépenses en capital-risque consacrées aux start-up vertes européennes représentaient 24 % de celles des États-Unis. En 2024-2025, ce ratio est passé à 55 %. Le démantèlement de la réglementation environnementale américaine par M. Trump ne manquera pas d’encourager cette tendance. L’année dernière, le nombre de start-up américaines spécialisées dans les technologies climatiques levant des fonds de capital-risque a été le plus bas depuis 2019.

Les entreprises européennes spécialisées dans les technologies vertes ne semblent pas démoralisées. En décembre, Octopus Energy, un fournisseur britannique d’énergie verte, a cédé Kraken, qui commercialise des logiciels pour réseaux intelligents, pour un montant estimé à 9 milliards de dollars. La Suède est un pôle d’attraction pour les start-up spécialisées dans les technologies vertes. Stegra vise à y produire de l’acier sans carbone. Einride électrifie le transport de marchandises. En Suisse, Climeworks construit des machines qui aspirent le dioxyde de carbone de l’air.

Les technologies de défense

La volonté de M. Trump que l’Europe fasse davantage pour se défendre stimule également la fabrication d’armes de haute technologie dans une région où ce secteur était jusque-là limité. En 2015-2017, les investissements en capital-risque dans les technologies de défense européennes représentaient à peine 1 % de ceux de l’Amérique du Nord. En 2023-2025, ce chiffre était passé à 6 %. Selon le think tank International Institute for Strategic Studies, les dépenses de défense de l’Europe ont augmenté de 42 % entre 2023 et 2025, tandis que le budget de défense américain, bien que beaucoup plus important, est resté inchangé. Alors que les grands contractants établis captent une grande partie des dépenses de défense américaines, l’Europe offre davantage de possibilités aux jeunes entreprises spécialisées dans les technologies de défense.

Munich est devenue une plaque tournante pour ces dernières. Derrière une porte métallique marquée “Confidentiel” au siège de Helsing se trouve une “salle de démonstration”, où ses dernières armes sont éclairées par une lumière rouge. Le HX-2, un drone aux ailes en forme de X et d’une portée de 100 km, est équipé de systèmes d’intelligence artificielle qui lui permettent d’attaquer des cibles, telles que des chars, même si celles-ci sont protégées par une technologie de brouillage des communications.

“Alors que les grands contractants établis captent une grande partie des dépenses de défense américaines, l’Europe offre davantage de possibilités aux jeunes entreprises spécialisées dans les technologies de défense”

Helsing est résolument européen. Il a baptisé “Europa” le chasseur autonome qu’il est en train de construire. Une grande partie du capital provient de M. Ek, ce qui rend l’entreprise moins dépendante des sociétés de capital-risque américaines. Helsing ne veut pas être “le petit frère d’une grande entreprise américaine”, explique Niklas Köhler, cofondateur.

Parmi ses voisins figurent Quantum Systems, un fabricant de drones de surveillance évalué à 4 milliards de dollars, et Isar Aerospace, qui construit des véhicules de lancement de petits satellites. Lorsque les fabricants de drones innovants ukrainiens auront fini de combattre la Russie, beaucoup d’entre eux pourraient créer ou rejoindre des entreprises européennes spécialisées dans les technologies de défense.

Un prochain géant mondial européen ?

Les entreprises “deep-tech” qui investissent dans des technologies non éprouvées pourraient également bénéficier de l’hostilité de M. Trump envers la recherche scientifique. Proxima Fusion, une spin-off de l’Institut Max Planck de physique des plasmas à Munich, a levé plus de 200 millions d’euros (236 millions de dollars) pour des réacteurs à fusion nucléaire. À proximité se trouvent des start-up spécialisées dans l’informatique quantique, telles que Planqc, également une spin-off de Max Planck, et des entreprises spécialisées dans les nanotechnologies, la photonique et les communications laser.

“Rares sont ceux qui pensent que le prochain géant technologique mondial à 1 000 milliards de dollars sera européen. Mais pour la première fois peut-être, l’idée n’est plus complètement absurde”

La part des investissements européens en capital-risque consacrée aux entreprises de deep-tech est passée de 19 % en 2021 à 36 % en 2025, selon les calculs d’Atomico, un fonds de capital-risque. Dans certains créneaux, les start-up européennes lèvent plus de fonds que leurs homologues américaines. Depuis 2023, les start-up européennes spécialisées dans l’hydrogène (dont la technologie est à la fois “deep” et verte) ont obtenu plus de capitaux que les jeunes entreprises américaines. Dans le domaine des technologies quantiques, les Européens et les Américains sont presque à égalité.

Il est possible que le réveil technologique de l’Europe ne soit qu’une illusion. L’une des préoccupations, en particulier pour les entreprises de défense, est que les gouvernements manquent de liquidités. Le 25 février, la commission budgétaire du Parlement allemand a appelé à la “modération” des dépenses de défense et a réduit celles consacrées aux contrats avec Helsing et Stark Defence, un concurrent. Rares sont ceux qui pensent que le prochain géant technologique mondial à 1 000 milliards de dollars sera européen. Mais pour la première fois peut-être, l’idée n’est plus complètement absurde.

The Economist

© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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