Longtemps, il dut ronger son frein. Quand son fils, Pierre, fut élu à la présidence du Medef, ce dernier lui fit jurer de ne plus prendre la parole publiquement. Parole tenue et sacrifice vécu. Mais quelle frustration pour ce prolixe prosateur. Alors il consigna, ces années durant, ses réflexions sur l’économie, les patrons, l’emploi avec sa verve coutumière, décapante, directe, parfois drue. Il les livre aujourd’hui dans ce tonique ouvrage. Quand un pragmatique expérimenté veut faire partager sa sagesse forgée dans l’action.
Incorrigible, il ne peut s’empêcher de truffer ses propos de “blagounettes” et autres traits d’esprit. Pour mieux faire passer le message, a longtemps cru cet ingénieur-chef d’entreprise puis chef des chefs d’entreprise (Cnpf) avant de devenir académicien. Puis un jour, il s’aperçut que ces “condiments” donnant de la légèreté à des propos si sérieux pourraient finalement, en cas de sur-dosage, se retourner contre eux et contre lui.
Economiquement vôtre, Yvon GATTAZ, Éditions du Cherche Midi, 220 pages.
Qualités d’émission et qualités de réception
On connaît ma segmentation entre ces deux types de qualités si différentes et d’utilisations si divergentes :
– les qualités de réception (compréhension, faculté d’analyse, capacité de synthèse, mémoire) font des intellectuels, des experts, des savants et des super-diplômés, ceux qu’on a longtemps pris pour les seules vraies élites ;
– les qualités d’émission (imagination créatrice, ténacité, enthousiasme, combativité, niaque, résistance à l’épreuve, détection des talents, goût du travail en équipe, charisme, goût d’entreprendre, sens des responsabilités, recherche d’initiatives, flair de l’avenir, courage, bon sens de chaque instant…) sont indispensables aux chefs d’entreprise. J’ai conservé une immense admiration pour les patrons autodidactes, qui se sont formés hors de l’école et pendant toute leur vie : les Sylvain Floirat, les Jean Mantelet, les Clément Fayat, les Gérard Mulliez, les Xavier Niel, et beaucoup d’autres. Et leurs talents d’émission ne sont pas minces ! Quant au QI, il est différent pour nos hommes d’action. C’est le Quotient d’Indépendance, ou le Quotient d’Intuition, ou le Quotient d’Intrépidité. Ou même parfois le Quotient d’Inconscience. On peut souhaiter aux grands innovateurs de ne pas avoir une “intelligence trop classique”, comme disait Antoine Riboud. L’erreur est de considérer les jeunes surdoués aux qualités de réception exceptionnelles comme des surhommes dont on n’utiliserait pas suffisamment les immenses capacités dans la société à laquelle ils pourraient rendre des services éminents. (…..) Parmi les qualités d’émission, deux priorités sont décisives : l’ambition et la ténacité.
L’ambition peut être immense, mais elle reste limitée aux capacités réelles de l’intéressé. Rien de pire que les ambitieux déraisonnables, ceux qui ont une estime de soi hypertrophiée, ceux qui confondent l’assurance avec les qualités profondes. La chute est alors assurée !
Si, au contraire, l’ambition est haubanée par des qualités de réception, et surtout par de nombreuses qualités d’émission, alors elle peut se transformer en réalité.
Mais la qualité majeure nécessaire à cette ambition en projet, c’est la ténacité acharnée qui conservera sa fermeté inaltérable pendant tout le déroulement du projet. Déroulement qui peut rencontrer des obstacles qu’il faudra franchir sans la moindre défaillance, la moindre interrogation. C’est la ligne droite de la lumière.
De toutes les qualités d’émission, c’est bien cette ténacité qui m’a semblé le plus indispensable dans la création d’entreprises nouvelles que nous avons soutenues et, parfois, inspirées.
“De toutes les qualités d’émission, c’est bien cette ténacité qui m’a semblé le plus indispensable dans la création d’entreprises nouvelles que nous avons soutenues et, parfois, inspirées. ”
Dans “L’Éthique à Nicomaqe”, Aristote nous incite à la réflexion profonde avant la réflexion prudente, et est alors persuadé que l’action (qualité d’émission) ne peut se passer de la réflexion (qualité de réception).
Or le jaillissement de la création d’une entreprise nouvelle est souvent spontané, non conformiste et parfois révolutionnaire. Et plus cette idée est saugrenue, plus elle peut exploser. J’en ai eu de nombreux exemples dans mes accompagnements de jeunes créateurs.
Pour les hommes d’action, la réflexion est essentielle, certes, mais elle doit être limitée à sa mission, car rien n’est plus indéfiniment extensible qu’une réflexion. Les perfectionnistes s’en donnent alors à cœur joie. Et l’action disparaît, noyée dans une réflexion sans fin.
Or la France, comme les entreprises, a besoin de décideurs, ces hommes qui tranchent, qui prennent leurs responsabilités, qui décident vite au risque de se tromper, les meilleurs décideurs étant à l’évidence ceux qui se trompent le moins tout en allant vite. (…)
Tout salaire mérite travail
Au commencement de l’agriculture, vers 8 000 av. J.-C., la population mondiale était d’à peu près 5 millions. Au début de notre ère, elle atteignait 200 millions. Au cours du XXe siècle, elle est passée de 1,65 milliard à 6 milliards.
Elle est évaluée aujourd’hui à̀ 7 milliards avec une forte natalité́ et une baisse du taux de mortalité́.
La population active est minoritaire, elle représente environ 40 % de la population mondiale.
La planète fait face à̀ une crise de l’emploi généralisée. Quelque 600 millions d’emplois supplémentaires doivent être créés dans le monde d’ici à̀ 2030 pour faire face à̀ l’augmentation de la population.
“Au commencement de l’agriculture, vers 8 000 av. J.-C., la population mondiale était d’à peu près 5 millions. Au début de notre ère, elle atteignait 200 millions. Au cours du XXe siècle, elle est passée de 1,65 milliard à 6 milliards”
Mon triple appel pathé́tique : “L’emploi, l’emploi, l’emploi”, n’est pas nouveau puisque je l’ai écrit pour la première fois dans le journal Le Monde du 5 mars 1986 et que je l’ai repris par la suite de très nombreuses fois au CNPF, dans mon livre “Les patrons reviennent”, au Comité d’expansion de Seine-Saint-Denis, COMEX 93, à l’ASMEP, Association des moyennes entreprises patrimoniales (devenue METI), à l’association Jeunesse et entreprises qui s’y est étroitement associée. Cette redondance obsessionnelle peut surprendre ceux qui pensent que la France a d’autres priorités.
En effet, les priorités d’une nation sont nombreuses et leur classement est volatil. C’est ainsi qu’après les attentats terroristes la priorité numéro un s’est imposée : la sécurité. Et demeure toujours une priorité forte.
À ce jour, comment classer hiérarchiquement la sécurité, le terrorisme, l’éducation, la faim, la pauvreté, la vieillesse, la maladie, la pollution, la culture et quelques autres préoccupations majeures ? Les classements alternent avec les classements au gré des événements les plus médiatisés, et, pendant longtemps, l’emploi a été relégué à un rang peu honorable.
Mais la rareté même des emplois, et les difficultés de “formation adaptée”, l’irréversibilité de certains d’entre eux, la vision archaïque de l’emploi aliénant, l’image troublante des emplois pénibles, le “burn-out”, les troubles psychiques de l’emploi et quelques autres pathologies que nous ne contestons pas ont participé grandement au désamour des Français pour l’emploi, opposition dénoncée souvent par nos voisins allemands, si proches, eux, de leur emploi. À titre d’exemple, l’Allemagne a choisi délibérément l’“emploi à tout prix” comme priorité absolue et les résultats de cet immense effort sont évidents : le taux de chômage est passé de 11 % à 4 % entre 2005 et 2016. Qui dit mieux ? Mais les Allemands ont accepté cet effort et la légère augmentation des inégalités qui en a résulté.
L’emploi est spontanément revalorisé par ceux-là mêmes qui n’en ont pas et qui le recherchent avec acharnement, parfois atteints par ces “troubles psychiques du chômeur” malheureusement incontestés. Et ceux-là subliment cet emploi miracle qui leur échappe.
“La rareté même des emplois, les difficultés de “formation adaptée”, l’irréversibilité de certains d’entre eux, la vision archaïque de l’emploi aliénant, l’image troublante des emplois pénibles, le “burn-out”, les troubles psychiques de l’emploi et quelques autres pathologies que nous ne contestons pas ont participé grandement au désamour des Français pour l’emploi”
Et puis, en mars 2017, un sondage BVA a établi un ordre nouveau dans ce classement de nos priorités nationales avec, en numéro un et recueillant 39 % des suffrages : l’emploi, enfin en tête de nos préoccupations. Suivaient : l’immigration, 26 % ; l’Europe et le terrorisme, 24 % ; le pouvoir d’achat, 19 % ; la sécurité, 18 % ; les inégalités, 17 % ; et l’éducation, 16 %, qui, me semble-t-il, aurait mérité un meilleur classement.
Cette bonne surprise fut confirmée en décembre 2017 par la publication du baromètre de l’Institut Paul-Delouvrier réalisée par Kantar Public, plaçant, elle aussi, l’emploi au premier plan des priorités des Français devant la santé et l’éducation.
L’emploi n’est pas une aurore boréale qui illumine le ciel sans intervention de l’homme. C’est au contraire le résultat d’une volonté clairement exprimée et réalisée, comme l’avait montré, en son temps, Octave Gélinier. Non, l’emploi n’est ni triste ni aliénant.
L’emploi, c’est l’itération, l’essai, le tâtonnement, l’aller-retour, même pour les employeurs jamais sûrs de leurs commandes à venir, donc de leur besoin de personnel. Tout comme les pèlerins d’Echternach, ils font parfois deux pas en avant, puis un pas en arrière.
Car le secret de l’emploi de l’entreprise, c’est la commande du client. Cette commande qui commande la fabrication et commande surtout l’emploi.
L’origine du mot “emploi” est le latin ‘implicare’, qui signifie “impliquer”.
Outre l’emploi d’un outil ou d’un matériau, en économie l’emploi est devenu peu à peu le fait de travailler et d’être rémunéré. Parfois, l’emploi est le synonyme d’“utilisation”, par exemple pour un mot ou une locution. Employeur est, à mon avis, le plus beau métier du monde : créer des emplois rémunérés pour ceux qui n’en ont pas ou qui n’ont pas la capacité de créer leur propre emploi comme entrepreneurs.
Le mot dérivé et moderne est “employabilité”, pas assez employé lui aussi. C’est la capacité à être employable, donc employé. Capacité majeure à développer chez les mineurs ! Jeunes, cultivez sans cesse votre employabilité !
Mais si l’emploi est un objectif enthousiasmant, son dérivé récent, le sous-emploi, est autrement affligeant. Le sous-emploi des jeunes est un immense problème de société. Et le désemploi, formulation élégante du chômage, reste la pire calamité car c’est la forme la plus éprouvante de la pauvreté moderne.
“Le mot dérivé et moderne est “employabilité”, pas assez employé lui aussi. C’est la capacité à être employable, donc employé”
Rappelons qu’un emploi n’est pas obligatoirement salarié puisqu’il y a en France beaucoup d’emplois bénévoles qui ne sont pas de simples distractions passagères mais bien des engagements à long terme. Je suis moi-même un bénévole partiel depuis bien longtemps et un bénévole total depuis ma “retraite théorique” de 1993, théorique car mes amis prétendent que je suis un des rares Français qui s’éloignent de plus en plus de l’âge de la retraite, tout comme l’avait fait Antoine Bernheim, le président de Generali.
Outre les schémas classiques, il existe, on le voit, beaucoup de formes d’emplois, rémunérés ou non.
Le sociologue Jean Viard nous a appris que “l’amour dure sept ans et le travail douze ans”, démontrant ainsi que le mariage moderne est plus court que l’emploi moyen de nos salariés. Mais ceux-ci doivent savoir qu’à l’avenir ces douze ans de fidélité professionnelle vont inévitablement se raccourcir, car ils pratiqueront des métiers de plus en plus évolutifs et variés.
Les observateurs lointains recherchent depuis longtemps les subtilités des définitions entre le travail et l’emploi, alors que l’entrepreneur, ce créateur spontané d’emplois, ne se pose jamais ce type de problèmes. Il pense en toute simplicité résoudre le problème du travail en créant des emplois.
Plus finement, l’emploi ne serait qu’un travail rémunéré. Cette rémunération changerait sa nature en l’assortissant d’une dépendance forte à l’égard de l’employeur. Et cette dépendance serait de moins en moins supportée, nous dit-on.
Nous qui pensons, sans modestie, avoir joué un rôle important dans le développement chez les jeunes de l’esprit d’entreprendre et de la création d’entreprises nouvelles ne pouvons que nous réjouir de cette mutation psychologique : “Crée ton emploi et tu seras plus heureux !”
Nous maintenons notre formule, même si elle ne peut être universelle : “La multiplication des emplois passera par la multiplication des employeurs.”
Nos grands stratèges du futur dénoncent l’emploi, qui est par définition rémunéré, et prônent le travail, qui revêt d’innombrables formes, enthousiasmantes ou dégradantes. Il est facile de dénoncer un présent dont les défauts éclatent au grand jour et de prôner un futur meilleur par l’imagination onirique. Il faut laisser s’épanouir les rêves, ce que nous faisons avec les jeunes que nous poussons à l’esprit d’entreprise, à l’initiative, au risque, à la création d’entreprises nouvelles, à l’entrepreneuriat sous toutes ses formes.
Mais dénoncer l’emploi comme aliénant est à la fois un anachronisme et un contresens.
Créer son propre emploi est une merveilleuse aventure que nous conseillons depuis des décennies avec un certain succès. Le boom, tardif, certes, des start-up françaises dans les années 2000 est un peu le résultat de nos actions et incitations persévérantes. Mais pour autant, nous n’avons jamais conseillé à tous les jeunes de créer leur propre entreprise pour la simple raison que beaucoup d’entre eux ne possèdent pas assez de “qualités d’émission” indispensables à cette aventure. Et si nous les poussons, ils n’accélèrent pas, ils tombent.
“Nous n’avons jamais conseillé à tous les jeunes de créer leur propre entreprise pour la simple raison que beaucoup d’entre eux ne possèdent pas assez de “qualités d’émission” indispensables à cette aventure. Et si nous les poussons, ils n’accélèrent pas, ils tombent”
Le monde des humains est ainsi fait qu’une majorité d’entre eux préfèrent être guidés et qu’ils sont heureux de trouver une locomotive. Les gares de triage du chômage sont remplies de wagons qui attendent le tracteur libérateur.
Dénoncer l’emploi salarié comme une calamité est une immense erreur. Merci aux employeurs d’employer !
Que ceux-ci aient, dans le passé, profité exagérément de leurs qualités d’entraînement auprès de leurs employés est évident. Mais par bonheur ces salariés sont devenus de plus en plus intelligents, compétents et responsables. Ils savent se défendre et ils sont de plus efficacement protégés par la loi. Leur condition depuis “Germinal” s’est totalement transformée.
L’opposition intellectuelle emploi-travail est surtout artificielle. Le travail connaîtra d’innombrables formes que nous accueillerons avec joie. Et l’emploi sauvera encore bien longtemps la vie de nos populations, car l’emploi, ce n’est pas qu’une trousse de survie mais bien un haubanage social qui soutient l’humain dans son équilibre fragile.
Des chercheurs se sont intéressés à la fréquence des mots utilisés par les politiques dans leurs campagnes électorales. Le résultat est affligeant. Les plus répétés seraient : “peuple”, “réfugiés”, “humain”, “mondialisme”, “socialisme”, “terrorisme” et beaucoup de termes en isme réputés profonds. Et peu ou pas le mot emploi, le mot le plus noble de notre dictionnaire.
Nos enquêtes personnelles semblent montrer que nos dirigeants prononcent, dans leurs discours, 100 fois le mot “inégalités” (condamnations qui ne sont parfois que la manifestation vertueuse de la jalousie sociale), pour 10 fois le mot “chômage”, tragique, et 1 fois le mot “emploi”, divin.
Un seul objectif grandiose pour une nation peut être considéré comme un invariant emblématique à la condition qu’il reste définitivement respecté. Et si on ne devait retenir qu’un seul mot, ce serait l’“emploi”.
Qu’on me permette une comparaison avec la situation des entreprises en 1981, lors de mon accession à la présidence du CNPF. J’avais décidé, devant l’avalanche des mesures anti-entreprises, d’une stratégie unique d’apparence simpliste : la lutte contre les charges devenues himalayennes. Les bons esprits ont jugé ce programme bien court. Mais trompeur car en dévidant sous la table l’écheveau inextricable des charges des entreprises, comme aurait dit le polémologue Clausewitz, on pouvait gagner la victoire à la condition de ne pas changer d’objectif, quoi qu’il arrive. Et l’on constata, de 1982 à 1985, que l’allégement des charges, progressif, parfois discret, arraché au gouvernement, se développa continûment en changeant de ce fait la stratégie d’un gouvernement, qui semblait enfin comprendre les conditions de l’épanouissement des entreprises et de leurs emplois.
Aujourd’hui ce thème unique et générique de l’emploi n’est nullement réductionniste. Il a au contraire un contenu immense à découvrir et à développer, et sa recherche constante entraînera, ipso facto, le développement de l’économie, seule véritable créatrice de cet emploi mythique.
Pour les théoriciens, le chômage serait un problème social et l’emploi un problème économique.
Pour les praticiens de l’emploi, ce sont les deux faces d’une même médaille qu’il faudrait sortir enfin des coffres-forts institutionnels pour les fondre et les confondre une fois pour toutes.
“Pour les théoriciens, le chômage serait un problème social et l’emploi un problème économique. Pour les praticiens de l’emploi, ce sont les deux faces d’une même médaille qu’il faudrait sortir enfin des coffres-forts institutionnels pour les fondre et les confondre une fois pour toutes”
Même sur un sujet aussi grave, les Anglais savent semer un brin d’humour. Si l’Allemagne peut être notre modèle industriel et même économique, l’Angleterre peut l’être pour l’emploi. En effet, on se souvient qu’elle avait, à la surprise générale, créé 500 000 emplois en 2016, ramenant son taux de chômage à 5,1 %, en réduisant dans le même temps le nombre de ses fonctionnaires, avec l’adage so British : “Un fonctionnaire de moins, quatre emplois de plus.”
Observateurs proches, les Français constatent tristement que si l’Angleterre crée des emplois privés, la France, elle, est privée d’emplois.
(…)
L’emploi n’est pas qu’un simple “travail” rémunéré, lui-même héritier d’une mauvaise réputation étymologique : le trepalium, successivement joug des bœufs romains puis instrument de torture moyenâgeux.
L’emploi, c’est bien sûr la nourriture, l’habillement et le logement, la survie en un mot, mais c’est aussi partiellement le remède contre la pauvreté, la délinquance, la maladie et, de plus, c’est aussi la satisfaction de soi, l’honorabilité, la confiance, l’épanouissement. Oui, l’emploi est bien une panacée.
Plus qu’une aumône, le pauvre souhaite un emploi. D’ailleurs 60 % des pauvres, dont les ressources sont inférieures à 50 % du salaire médian (d’après la définition administrative), sont chômeurs ou inactifs, donc sans emploi.
Parfois jugé aliénant, l’emploi est en réalité libérateur, et nous affirmons sans cesse que les femmes ont été “libérées” (puisqu’il fallait qu’elles fussent libérées) par l’emploi rémunéré plus que par la cigarette mondaine.
Et nous préférons l’avers “emploi” de la médaille à son revers tragique le “chômage”, sinistrement négatif.
Malheureusement en France, l’emploi n’est pas la toute priorité que nous souhaitons. Et les étrangers les plus caustiques susurrent que les Français préféreraient le chômage (aidé bien sûr) aux sacrifices de l’emploi.
Plus spécifiquement, les emplois de jeunes nous préoccupent depuis plus de trente ans à l’association Jeunesse et entreprises, qui cherche avec acharnement comment en créer. Elle rappelle que la France disposait en 2017 de 11 250 000 jeunes de 15 à 29 ans se répartissant en :
– 4 900 000 actifs occupés ;
– 4 291 000 scolarisés ;
– 1 147 000 chômeurs déclarés ; et une population importante et mal chiffrée de jeunes NEETI, que nous appellerons plus loin les “ninini”. “Incitez le chômeur à quitter son canapé”, comme dit le Danois Hansen. Il faut en réalité que l’allocation maximale aux chômeurs reste sensiblement inférieure au revenu minimal du travail, cette différence étant la véritable incitation pour les jeunes à chercher activement un emploi. C’est l’“incitatif” à respecter sans céder aux appels larmoyants d’aides croissantes aux sans-emploi. (…)
En réalité, malgré ces heureuses créations d’emplois spontanées et bienfaisantes, le monde entier, tétanisé par la sauvage concurrence internationale, cherche à améliorer sa compétitivité, donc à réduire ses coûts de revient, donc à produire avec le moins de main-d’œuvre possible. Jean Fourastié lui-même reconnaissait que, dans sa productivité du travail, la valeur ajoutée figurait bien au numérateur, par bonheur, mais que les “heures travaillées”, donc l’emploi, figuraient, elles, au dénominateur. En termes simples, on augmente la productivité en réduisant les emplois, méthode classique.
Et cette chasse à l’emploi, dont personne ne parle, est dramatiquement généralisée de par le monde. Oserai-je rappeler le triomphalisme de l’État français, fier d’avoir, le premier, supprimé les emplois de contrôleurs du métro ? Et depuis, mécanisation, robotisation, électronisation, numérisation s’imposent en remplaçant les vieux emplois par des emplois nouveaux, plus évolués certes, mais généralement moins nombreux.
Et nos prévisionnistes s’interrogent sur le solde final des emplois de demain :
– solde positif pour les optimistes, qui se réfèrent au passé en citant la superbe conjugaison apocryphe attribuée à Malraux : “Le futur est un présent que nous fait le passé” ;
– solde négatif pour les pessimistes, qui se désignent comme réalistes, tétanisés par l’accélération des révolutions technologiques et les bouleversements qu’elles créent dans les emplois. Mais finalement, quels sont nos espoirs pour l’emploi des jeunes ? Nous, employeurs et éducateurs, nous tentons d’apporter des
solutions à ce problème hautement prioritaire de l’emploi des jeunes.
– Tout d’abord, une “formation adaptée”, dénomination nullement mystérieuse, car cette formation doit être adaptée à la demande des employeurs, adaptée aux métiers de demain, adaptée aux goûts et aux capacités des jeunes eux-mêmes. Et cette formation a un objectif précis : favoriser l’employabilité future de nos jeunes. L’emploi, toujours l’emploi.
L’énigme de l’emploi s’exprime de façon simple par la formule : O + P < Q+ I O, les emplois Obsolètes, plus l’augmentation, P, de la Population doivent être moins nombreux que les emplois Qualifiés, Q, qui les remplaceront mais en nombre inférieur, plus les emplois Imprévus, I, qui naissent spontanément, par bonheur, ici et là sous des formes que l’on n’avait pas prévues.
“L’énigme de l’emploi s’exprime de façon simple par la formule : O + P < Q+ IO, les emplois Obsolètes, plus l’augmentation, P, de la Population doivent être moins nombreux que les emplois Qualifiés, Q, qui les remplaceront mais en nombre inférieur, plus les emplois Imprévus, I, qui naissent spontanément, par bonheur, ici et là sous des formes que l’on n’avait pas prévues”
Effectivement ces “imprévus” sont la bonne surprise constante de l’emploi mondial, propre à chaque époque, et ils échappent généralement aux prévisions de nos statisticiens. Qui aurait deviné les “imprévus” des aides familiales, des aides aux malades, des aides aux familles, des aides aux personnes âgées, qui ont explosé ces dernières années ? Et les chauffeurs de VTC ? Et les accompagnateurs d’enfants ? Et les agents d’accueil de nuit ? Et les conducteurs d’engins ? Et les employés de parcs de loisir ou de parcs animaliers ? Et les animateurs de la vie quotidienne ? Et les livreurs de repas ? Et les animateurs d’événements ? Et les techniciens de maintenance ? Et les chargés d’accueil ? Et les opérateurs de télésurveillance ? Et les techniciens son et lumière ? Et les chargés de réseaux sociaux ? Et les nombreux emplois du numérique, des objets connectés et de l’intelligence artificielle ?
Et la liste pourrait être indéfiniment allongée, sans même citer les postes mystérieux toujours en anglais : dispatchers, game- masters, managers, bien sûr, client happiness managers, marketing specialists, innombrables et plus attractifs les uns que les autres. On voit que curieusement et symétriquement on a d’un côté un halo du chômage avec une zone d’ombre importante des ninini, et de l’autre une zone d’emplois imprévue, qui constitue par bonheur une sorte de compensation dont on ne sait malheureusement pas si elle est partielle ou totale. Et l’énigme finale de l’emploi reste entière pour l’avenir, avec cette imprécision jusqu’à ce jour compensatrice et l’espoir qu’elle se maintiendra telle quelle dans l’avenir.
L’emploi de demain, notre priorité constante, est donc un espoir et non une certitude à ce jour. Cette incertitude mérite nos efforts constants pour que “Q + I” soit supérieur à “O + P” dans notre équation de l’emploi.
Mais le problème de demain est subtil. Ce solde positif des emplois créés-détruits atteindra-t-il l’augmentation de la population employable ? C’est le véritable problème de fond. La population mondiale va passer de 7,6 milliards en 2018 à 11 milliards en 2100. Il n’est pas certain que le solde positif des emplois assume cet accroissement, confirmant ainsi que ce problème de l’emploi sera bien le plus brûlant des années à venir.
– Pour les salariés eux-mêmes et pour les jeunes en particulier, si leur emploi est hélas aléatoire, leur employabilité doit être toujours croissante.
– Et puis la chasse à tous les ennemis ou simples freins à l’emploi suivant la méthode des éleveurs de perdreaux espagnols, qui les font prospérer magnifiquement en supprimant tout simplement leurs adversaires, végétaux et animaux, avec un succès éclatant. Mais ces freins sont très nombreux en France et solidement bloqués : rigidités sociales et syndicales, pressions fiscales et administratives, multiplication des paperasseries officielles, contraintes croissantes et normes dévorantes, à telle enseigne que nous soupçonnons les fonctionnaires d’être atteints de normagorrhée chronique, maladie inguérissable, paraît-il. Et le plombier qui, sur notre conseil, se met à son conte (à son conte de fées, bien sûr) affirme curieusement refuser de devenir “patron”, c’est-à-dire employeur. Tout mais pas ça ! a dit l’un d’eux tragiquement. Autre exemple, le SMIC, pavé de bonnes intentions incontestées, renvoie sans appel les jeunes peu ou pas qualifiés à la case “chômage subventionné”, réputée honorable bien que désespérante, simple case que mériteraient, paraît-il, ces jeunes, alors que d’autres pays à faible taux de chômage acceptent la gig economy, celles des petits jobs. La France, dans ce domaine, a une révolution à lancer: transformer nos innombrables freineurs d’emplois en enthousiastes promoteurs d’emplois ! Mais “la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel”, comme l’écrivait Baudelaire à Victor Hugo. Évitons que les emplois ne soient inondés par les fontaines pétrifiantes des règlements himalayens qui risquent de les calcifier tout simplement, alors qu’il faut leur garder leur souplesse, leur adaptabilité, ce qui convient de plus en plus aux jeunes en mal d’employabilité. Cette calcification est devenue réellement chimique par l’IAA, l’Irréversibilité des Avantages Acquis totalement lignifiés.
Seuls les employeurs connaissent les secrets de l’emploi, et ils peuvent énoncer sept facteurs de création réelle d’emplois :
1. La croissance mondiale.
C’est le vrai déclencheur de l’emploi. Mais cette croissance est aléatoire, peu prévisible et peu gérable. Cette croissance entraîne obligatoirement la création d’emplois.
2. La croissance spécifique d’une entreprise privée, même dans un contexte de faible croissance
internationale, grâce à son efficacité.
Exemple des entreprises allemandes pendant la crise.
3. L’innovation dans la création de produits ou de marchés nouveaux
4. Le remplissage des postes non pourvus.
C’est un scandale que la France compte quelques centaines de milliers de postes à pourvoir et non pourvus par manque de candidats qualifiés… et surtout motivés.
5. L’incitation au travail.
Dans d’autres pays européens, les allocations de chômage sont supprimées en cas de refus du poste proposé.
6. La formation “adaptée”.
Son “adaptation” aux métiers d’aujourd’hui et de demain doit être améliorée. Cette formation doit être très largement développée et imposée.
7. L’allégement final des contraintes.
C’est, avec la croissance mondiale (aléatoire), le facteur capital (et volontariste) : l’emploi français est, de notoriété publique, étouffé par le corset strangulateur des contraintes fiscales, administratives et surtout sociales. Les mesurettes de légers délaçages sont inefficaces. Il faut remplacer la néfaste “peur de l’embauche” bien française par une “incitation psychologique à recruter”. C’est possible, comme l’a montré l’Italie. Il faut enlever totalement ce corset.
En plus de ces sept recommandations, le vrai dialogue social se fait aujourd’hui avec les salariés eux-mêmes, qui ont connu une transformation prodigieuse dans la compréhension des problèmes économiques de leur entreprise et dans la défense de leurs propres intérêts, et il n’est plus besoin de structures intermédiaires qui freinent l’emploi. C’est le secret final de l’emploi de demain : un dialogue humain intense, local, direct et personnalisé.
Certains auteurs considèrent l’emploi comme une conséquence heureuse de la prospérité économique et en déduisent que le problème subsidiaire de l’emploi sera réglé si cette prospérité est acquise.
“L’emploi français est, de notoriété publique, étouffé par le corset strangulateur des contraintes fiscales, administratives et surtout sociales. Les mesurettes de légers délaçages sont inefficaces”
La réalité est malheureusement plus complexe. Nous, entrepreneurs et créateurs de vrais emplois, le savons mieux que personne. Personne n’ose avouer à notre époque que le but de tous les producteurs, de tous les gouvernements, de tous les conseillers en management, c’est de réduire les emplois. Nous sommes engagés, sans le dire, dans une chasse mondiale contre l’emploi. Pendant des siècles, la famine entraînant la mort des paysans était la triste conséquence de mauvaises récoltes, souvent dues à des intempéries imprévisibles. Depuis, le monde s’est par bonheur mobilisé et les morts par famine sont devenus rares sur notre Terre. De même, l’emploi, s’il n’est qu’une conséquence économique, devrait être considéré avec résignation. Quand j’affirme que l’emploi doit être la priorité des priorités nationales et peut-être même mondiales, certains me répondent qu’une conséquence doit s’effacer devant sa cause principale : la croissance, donc la création de richesses.
D’autres encore plus subtils segmentent finement les domaines :
– la croissance est un phénomène économique ;
– l’emploi est un phénomène social généralement quantifié par son négatif plus médiatique : le chômage. Nous, les entrepreneurs, préférons rester positifs et parler d’emplois. Employer les non-qualifiés est un objectif qui mérite l’attention des penseurs, des politiques et des dirigeants, à une époque où l’on pense surtout à donner une haute qualification à une élite pour les nouvelles technologies qui s’imposent. Mais y a-t-il d’autres possibilités ? L’erreur de notre présomption intellectuelle française, c’est d’avoir décrété que les emplois qui ne méritaient pas le SMIC étaient “dégradants” et que, de ce fait, les intéressés étaient interdits d’emploi, cloîtrés dans une agence nationale de chômage et subventionnés a minima par la collectivité, qui doit se montrer solidaire. C’est l’interdiction du petit job et l’assistanat vêtu de sa robe immaculée.
(…)
Pour tenter de convaincre ceux qui refusent la priorité absolue à l’emploi, essayons de leur montrer ce qu’il adviendrait si les automatisations, mécanisations, robotisations, électronisations, numérisations, intelligences artificielles et objets connectés s’emparaient totalement du marché. Les emplois disparaîtraient, sauf quelques-uns très évolués. Les hommes seraient condamnés à l’inaction et seraient nourris par leurs robots pensants. Des peuples entiers sans emploi demanderaient alors de nouveaux ministres du Temps libre. Le malheur s’abattrait sur l’humanité.
Je serais étonné que nos jeunes créateurs, de plus en plus nombreux et de plus en plus imaginatifs, ne nous proposent pas des solutions inattendues dans lesquelles, à l’évidence, les solidarités internationales devront intervenir.
Évidemment, cette recherche d’emplois nouveaux en remplacement d’un chômage mondial ne sera pas simple à mettre en place avec les impératifs actuels de la compétitivité, elle-même réductrice d’emplois.
Dans une comparaison vulgaire qu’on me pardonnera, si le non-emploi est considéré comme un déchet de la productivité, il faudra bien, comme pour les déchets ménagers, organiser son stockage et même son utilisation. Et qui peut souhaiter que le non-emploi soit un déchet ?
Nous ne proposerons pas de revenir à l’ancienne division du travail d’Émile Durkheim de la fin du XIXe siècle, aujourd’hui bien dépassée, mais il faudra rechercher entre tous les peuples comment employer leurs populations dans l’avenir. Cette recherche difficile sera en tout cas bien meilleure que la solution du “revenu pour tous”, qui peut assurer la survie certes, mais n’incitera personne au travail, aux initiatives et aux responsabilités, vertus que nous attendons des jeunes de demain.
Car personne n’acceptera que demain on partage les populations mondiales en deux catégories : “bon pour l’emploi” et “bon pour le chômage”, la seconde s’accroissant inexorablement au détriment de la première.
Certes l’objectif “L’emploi pour tous” posera de nombreux et difficiles problèmes de catégorisation, de formation adaptée, de financement, ce dernier requérant les aides des plus qualifiés aux moins qualifiés car cet emploi pour tous n’exclut aucunement la solidarité, inévitable dans un monde de plus en plus sélectif, risquant, sans règles, d’accentuer les différences.
Devant une maladie aussi grave que le chômage, toutes les thérapies doivent être employées simultanément et massivement. On sait en effet qu’une trop faible dose d’antibiotiques est inefficace. Nous attendons cette mobilisation nationale et totale, reconnaissance de notre priorité définitive : l’emploi.
Finalement, quel pays sera le premier à placer l’emploi en tête de toutes ses priorités ? La France qui, comme au XVIIIe siècle, serait en avance dans le progrès des nations ?
Une priorité s’impose, l’emploi, qui est devenu bien plus qu’une assurance de revenu vital, un “état d’être” observé par les autres et évalué par soi-même. On confond souvent le revenu minimal de survie, bien nécessaire, et l’emploi lui-même, qui résout simultanément le problème matériel et celui de la dignité morale de l’homme. Dans un avenir proche, la véritable inégalité sera l’emploi. La division finale explosera entre deux groupes, ceux qui auront un emploi et ceux qui n’en auront pas, avec le risque d’une révolte des seconds contre les premiers.
Un jour ou l’autre, l’emploi et le désemploi partageront le monde.
Cette nouvelle devise : “L’emploi, l’emploi, l’emploi”, pour la France est, elle aussi, révolutionnaire et conforme à la priorité de nos priorités. Les Français la méritent.
“Dans un avenir proche, la véritable inégalité sera l’emploi. La division finale explosera entre deux groupes, ceux qui auront un emploi et ceux qui n’en auront pas, avec le risque d’une révolte des seconds contre les premiers. Un jour ou l’autre, l’emploi et le désemploi partageront le monde”
À propos de l’emploi, mon thème obsessionnel, nombreux sont les observateurs qui s’étonnent de voir des entreprises réduire leurs effectifs au moment même où l’on annonce une reprise économique.
Ils pensent que ce devrait être précisément pour les entreprises le moment de relancer massivement les embauches.
Ce déphasage croissance-emploi mérite quelques explications.
Nous avons démontré souvent que c’est bien la croissance qui crée finalement l’emploi, et que les employeurs les plus prudents sont obligés d’embaucher s’ils reçoivent des commandes, ce mot magique quasi absent des traités d’économie.
On sait également que les entrepreneurs français sont saisis d’une mystérieuse “peur de l’embauche”, que l’on ne retrouve pas chez les employeurs étrangers, souvent fiers de montrer l’augmentation de leurs effectifs comme un signe de bonne santé.
Mais les réductions des effectifs ne sont pas la résultante simple de deux phénomènes opposés : l’atténuation de la crise d’une part, et la constante “peur de l’embauche” d’autre part. Non, ces opérations, si elles sont surprenantes, sont dues à un autre phénomène peu connu : la surfusion. En physique, la surfusion d’un métal chauffé jusqu’à l’état liquide est précisément la conservation inattendue de cet état en dessous de la température de cristallisation. Cet état de surfusion est d’une grande instabilité, puisqu’un choc ou l’introduction d’un simple cristal peut déclencher la solidification en masse, état normal à cette température.
Qu’on me pardonne ce petit rappel de physique scolaire qui explique l’état instable de sureffectifs de nombreuses entreprises françaises depuis le début de la crise. Or, et contrairement à certaines rumeurs, les entrepreneurs français sont très attachés à leur personnel, avec lequel ils ont souvent noué des liens affectifs qui se superposent aux liens strictement professionnels. Effectifs et affectifs sont des mots très proches. Cet attachement n’est pas assez connu, mais il est bien réel, surtout dans les entreprises de taille humaine.
Et c’est précisément cet attachement qui pousse les chefs d’entreprise français à conserver leur personnel pendant les crises, avec l’espoir de garder des talents pour la prochaine reprise, dont personne, malheureusement, ne connaît la date. Aux États-Unis, par exemple, les entreprises adaptent très rapidement leurs effectifs à leur chiffre d’affaires, sans sentimentalité excessive mais avec, il faut le dire, un bon espoir pour les licenciés de trouver rapidement un autre emploi.
Les États-Unis licencient. La France conserve ses effectifs.
Et cette conservation, si la crise perdure, crée cette surfusion des effectifs, état instable qui risque de se transformer brutalement lors d’un événement imprévu tel qu’un déficit du compte de résultat.
Atténuée aujourd’hui, la surfusion des effectifs a été forte dans le passé pour les entreprises françaises. Évitons les chocs de mutations brutales.
On peut se demander pourquoi la surfusion physique des métaux est rare et la surfusion des effectifs des entreprises si courante. C’est tout le problème difficile de la gestion prévisionnelle et du lissage des courbes erratiques. Problème de management bien connu. Nous, chefs d’entreprise, nous battons sans cesse pour tenter de lisser notre courbe des stocks. Mais ceux-ci nous échappent constamment avec un esprit de rébellion évident. Et la gageure “stock zéro” reste un objectif admirable qui nous fait rêver.
Pour la courbe des effectifs, nous rencontrons des difficultés semblables : on avait embauché rapidement quand les commandes arrivaient, parfois inopinément. Et on avait tenté de réduire ces effectifs lorsque les commandes se tarissaient.
Je l’ai déjà dit : l’art de l’entrepreneur est de gérer les incertitudes. Malheureusement, ces incertitudes n’ont pas de solutions scientifiques prouvées.
Rappellerais-je ici que fin 2000 les acteurs des télécommunications nous demandaient énergiquement de multiplier nos moyens de production devant un besoin qui explosait ? On connaît la suite : l’effondrement historique en quelques mois. Et tant pis pour les sous-traitants zélés qui avaient investi massivement pour suivre la demande.