Les investisseurs qui sortent à peine de la torpeur qui les avait envahis depuis le réveillon du Nouvel An vont se demander s’ils ont manqué quelque chose. Malgré tous les bouleversements géopolitiques récents, l’indice boursier S&P 500, qui regroupe les grandes entreprises américaines, se situe presque exactement au même niveau qu’à la fin de 2025, à peine en dessous de son record historique. Sous la surface, cependant, les marchés financiers américains ont connu une agitation intense. La panique suscitée par l’impact de l’intelligence artificielle sur les modèles économiques a entraîné une chute des cours des actions des éditeurs de logiciels, qui ont perdu un tiers de leur valeur par rapport au pic atteint l’année dernière. Le 23 février, IBM a chuté de 13 % en raison d’inquiétudes confuses au sujet de l’impact de l’IA sur ce géant technologique.
Les effets en cascade de l’IA
Les investisseurs ne craignent pas seulement que les éditeurs de logiciels soient perturbés par l’essor des agents IA et du “vibe coding” [manière de programmer basée sur l’intuition et la créativité, utilisant l’IA, ndt]. Des vagues de volatilité boursière ont secoué des secteurs aussi variés que la logistique et l’immobilier commercial. Après la publication d’un article de blog le 22 février par un cabinet d’études imaginant un avenir dans lequel l’IA entraînerait des licenciements massifs sans augmenter la productivité, les actions de certaines entreprises mentionnées, telles qu’American Express (dans la finance) et DoorDash (dans la livraison de repas), ont chuté.
“Jusqu’à présent, les pertes des perdants ont été compensées par les gains des gagnants. L’équilibre fragile entre gagnants et perdants n’est pas garanti, car les investisseurs savent encore peu de choses sur la manière dont l’IA va finalement remodeler les entreprises”
Jusqu’à présent, les pertes des perdants ont été compensées par les gains des gagnants. Les investisseurs se sont rués sur les actions “HALO” (heavy assets, low obsolescence, c’est-à-dire à forte intensité capitalistique et faible obsolescence) : entreprises énergétiques et de matières premières, services publics solides et vendeurs de produits de consommation courante. Les entreprises technologiques qui fabriquent le matériel informatique qui alimente l’IA ont connu un essor fulgurant. Le cours de l’action SanDisk, qui fabrique des puces mémoire, a plus que doublé cette année. L’équilibre fragile entre gagnants et perdants n’est pas garanti, car les investisseurs savent encore peu de choses sur la manière dont l’IA va finalement remodeler les entreprises.
Marché boursier et obligations
Il existe plusieurs façons d’évaluer l’ampleur de la tourmente. L’une d’elles consiste à examiner la dispersion du marché boursier, c’est-à-dire les différences attendues dans les mouvements des actions individuelles, mesurées par le prix des options. Elle est aujourd’hui plus élevée qu’elle ne l’a été pendant 98 % du temps au cours de la dernière décennie. Cette mesure a tendance à bondir lorsque les investisseurs intègrent rapidement les nouvelles réalités économiques. En général, cela se traduit par une forte hausse ou une forte baisse de l’indice boursier, comme lorsque les confinements liés à la Covid-19 ont commencé en mars 2020 ou lorsque les droits de douane ont semé la panique en avril dernier.
“Aujourd’hui, les investisseurs exigent une compensation plus importante de la part des emprunteurs technologiques. Le reste du marché n’a pratiquement pas bougé”
La réévaluation des investisseurs est également évidente sur les marchés obligataires. L’été dernier, les obligations à risque émises par les entreprises technologiques américaines ont rapporté environ trois points de pourcentage de plus que les bons du Trésor, soit à peu près le même écart que pour les “junk bonds” [obligations “pourries”] en général, quel que soit le secteur de l’émetteur. Aujourd’hui, les investisseurs exigent une compensation plus importante de la part des emprunteurs technologiques. Leurs obligations rapportent cinq points de pourcentage de plus que les bons du Trésor, soit un écart similaire à celui observé lors de la panique née des nouveaux droits de douane. Le reste du marché n’a pratiquement pas bougé.
Le private equity dans le doute
Les conséquences sur les marchés des prêts à effet de levier et du crédit privé, qui sont fortement exposés aux entreprises technologiques et aux sociétés de services aux entreprises, risquent d’être plus graves. Matthew Mish, de la banque UBS, estime que les défauts de paiement sur ces dettes pourraient augmenter respectivement de 2,5 et 4 points de pourcentage d’ici la fin 2026. Si les perturbations sont plus graves, l’augmentation des défauts de paiement serait deux fois plus importante. Les investisseurs en crédit privé sont déjà affolés. De nombreux grands fonds ont été confrontés à des sorties de capitaux fin 2025. Le 18 février, Blue Owl a définitivement restreint les rachats de son fonds pour les investisseurs particuliers, afin de se donner le temps de vendre des actifs. Les cours des actions de plusieurs géants de l’investissement privé cotés en bourse, tels que Ares, Blackstone et KKR, ont chuté.
Pas d’accalmie en vue
Il semble peu probable que la situation se calme rapidement. De nouvelles applications de l’IA vont forcément voir le jour, les investisseurs devront donc continuellement actualiser leur vision des modèles économiques qui seront perturbés et à quelle hauteur. Et si l’IA s’avère beaucoup moins révolutionnaire que beaucoup le pensent actuellement, cela pourrait faire chuter le cours des actions de certaines des plus grandes entreprises mondiales, telles que Nvidia. L’agitation des marchés pourrait à son tour entraver le développement de l’IA. “Si les pertes augmentent trop rapidement et atteignent des niveaux suffisamment élevés sur les marchés des prêts, le resserrement des conditions de crédit et des conditions financières pourrait être sévère”, souligne M. Mish. Si les entreprises ont plus de mal à emprunter, elles mettront plus de temps à mettre en place les infrastructures nécessaires à l’IA.
“De nouvelles applications de l’IA vont forcément voir le jour, les investisseurs devront donc continuellement actualiser leur vision des modèles économiques qui seront perturbés et à quelle hauteur”
Les investisseurs fortement exposés aux actions pourraient quant à eux voir leur chance tourner. Les entreprises qui tireront le plus de profits financiers de l’IA pourraient bien être celles qui ne sont pas cotées en bourse, telles qu’Anthropic ou OpenAI. De plus, rien ne garantit qu’un secteur en perte de vitesse sera être parfaitement compensé par un secteur en hausse. Alors que les investisseurs réévaluent tous les modèles économiques existants, il ne faut pas parier sur le maintien d’un calme apparent sur les marchés boursiers.
The Economist
© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.
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