Stratégie ESG

Comment mesurer son empreinte carbone

Une approche intégrée combinant méthodes reconnues, expertise humaine et innovations technologiques transforme la décarbonation en levier stratégique

Comment mesurer son empreinte carbone © Freepik

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Mesurer l’empreinte carbone est un préalable indispensable pour piloter des actions de décarbonation, comparer les performances avec les pairs et orienter les investissements vers des projets à impact. Les entreprises, confrontées à des obligations réglementaires (comme la CSRD en Europe) pour réduire leur impact climatique se tournent ainsi vers des plateformes permettant de réduire les émissions et vers des acteurs spécialisés pour bénéficier d’un accompagnement. À l’avenir, elles pourront aussi s’appuyer sur l’intelligence artificielle, qui donne la possibilité de piloter en temps réel les équipements industriels, d’optimiser la consommation d’énergie et d’anticiper des phénomènes complexes.


Adoptée par le Parlement européen en 2022, la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose désormais progressivement à toutes les entreprises un reporting extra-financier harmonisé de l’empreinte carbone. Pour répondre à leurs obligations et garantir la fiabilité des informations publiées, celles-ci doivent s’appuyer sur des cadres méthodologiques reconnus. “La première étape pour l’entreprise consiste à mesurer son empreinte carbone à l’aide de méthodologies reconnues, principalement le GHG Protocol [pour Greenhouse Gas Protocol, ndlr], qui est le standard international, ou le Bilan Carbone de l’Ademe en France. Cette mesure repose sur la collecte de données fiables et peut être facilitée par des outils digitaux comme Sweep, qui permettent de centraliser et d’analyser les informations environnementales”, explique Maximilien Esteve, manager en charge des expertises performance ESG et décarbonation chez Axionable.

La combinaison de méthodologies reconnues, d'outils digitaux et de trajectoires validées par le SBTi permet aux entreprises d’avancer vers la réduction de leur empreinte carbone.

Vient ensuite la définition d’objectifs réalistes de décarbonation sur une base scientifique. L’entreprise peut définir une trajectoire de réduction alignée sur les référentiels internationaux, notamment le SBTi (Science-Based Targets Initiative), qui propose des objectifs adaptés à chaque secteur et compatibles avec l’accord de Paris. Sur cette base, des cibles chiffrées de réduction sont fixées, à court et long terme. “L’étape suivante consiste à mettre en œuvre des leviers concrets de décarbonation. Par exemple, l’électrification des véhicules pour le scope 1 (émissions directes), le recours à des contrats d’électricité verte pour le scope 2 (émissions indirectes liées à l’énergie) ou encore des actions visant à engager les fournisseurs à réduire leurs propres émissions pour le scope 3 (autres émissions indirectes)”, précise le responsable d’Axionable. C’est ainsi la combinaison des méthodologies reconnues, des outils digitaux et des trajectoires validées par le SBTi qui permet aux entreprises d’avancer vers la réduction de leur empreinte carbone.

Au-delà de la comptabilité carbone

Les entreprises qui ont recours à des plateformes de comptabilité carbone (comme Sweep) ont notamment la possibilité de simplifier la comptabilité et de la rendre plus visuelle que via un tableur. Mais les acteurs du secteur insistent sur la nécessité de l’accompagnement humain. “Dans le cadre de notre accompagnement, nous pouvons proposer la mise en place d’une plateforme, si cela s’avère pertinent au vu du contexte de l’organisation. Mais dans tous les cas, une plateforme de comptabilité carbone reste un outil et non une finalité : c’est l’accompagnement humain qui permet d’assurer la maîtrise des données, l’interprétation des résultats ou encore la mise en place d’un plan d’action pertinent et réaliste”, explique ainsi Camille Guajardo, experte RSE et carbone chez Greenaffair.

En effet, les organisations qui contactent Greenaffair demandent généralement une aide à la comptabilité carbone. “Mais nous les emmenons ensuite jusqu’à la définition d’un plan d’action de réduction des émissions carbone et le suivi de celui-ci.” Ici, l’accompagnement comprend le cadrage de la mission pour clarifier les objectifs d’une comptabilité carbone, la collecte de données d’activité, le calcul des émissions de l’entreprise, la coconstruction du plan d’action afin d’identifier des leviers de réduction pertinents, et enfin, une mise en transition. “Cette dernière étape consiste à conseiller le comité de pilotage dans la mise en œuvre du plan d’action, en apportant un soutien à la prise de décision”, ajoute-t-elle.

Identifier les bons leviers d’action

Les entreprises peuvent se tourner vers différents acteurs s’appuyant sur les cadres de référence pour piloter une politique de réduction de l’empreinte carbone. À chaque étape d’une démarche de transition bas-carbone, ces acteurs ont recours aux outils spécifiquement conçus pour répondre à un objectif précis. “Par exemple, pour mesurer les émissions de gaz à effet de serre, nous nous appuyons sur la méthodologie Bilan Carbone ou le GHG Protocol. D’autres outils sont fournis par l’initiative SBT pour établir des objectifs de réduction sectoriels et une trajectoire de décarbonation conformes aux objectifs de l’accord de Paris de 1,5 °C et 2 °C. Pour ce qui est du déploiement et de l’évaluation d’une stratégie climat, nous utilisons les méthodologies de l’initiative ACT [programme lancé en 2015 par l’Ademe, ndlr]”, illustre Thomas Even, responsable décarbonation au sein du groupe Hellio.

C’est grâce à cette combinaison d’outils et d’expertises que la fiabilité de l’évaluation et la mise en œuvre de la stratégie de décarbonation sont assurées. “Nous étudions aussi les différents moyens de financement, qu’il s’agisse de subventions publiques ou de financements privés via le mécanisme des Certificats d’Économies d’Énergie (CEE) ou les crédits carbone”, ajoute-t-il. Quant aux solutions techniques concrètes, elles concernent par exemple la rénovation globale, le recours aux matériaux biosourcés ou encore l’électrification des usages.

Miser sur les apports de l’IA

Aujourd’hui, il est possible de compter sur les apports de l’intelligence artificielle, non pas seulement pour analyser, mais aussi pour piloter en temps réel des équipements industriels dans une logique d’optimisation énergétique et de réduction des émissions. “Nous avons développé une IA qui permet d’anticiper les phénomènes plutôt que de réagir a posteriori : en intégrant par exemple des prévisions météo ou la variabilité des matières premières, elle ajuste automatiquement le fonctionnement des systèmes pour limiter la consommation et les émissions”, souligne Gautier Avril, CTO de Purecontrol. L’entreprise exploite ainsi la masse de données issues des capteurs industriels, souvent sous-utilisées.

La valeur ajoutée d’une telle démarche est notamment l’optimisation de la consommation d’énergie en fonction de l’intensité carbone réelle du réseau électrique (par heure et non plus en moyenne annuelle), ce qui permet de réduire les émissions de manière plus fine. Selon Gautier Avril, l’évolution de l’IA permettra d’ailleurs de prendre en compte davantage de paramètres dans la mesure de l’empreinte carbone, y compris des gaz à effet de serre difficiles à mesurer aujourd’hui. “C’est par exemple le cas du protoxyde d’azote, l’un des gaz à effet de serre les plus puissants, qui est émis en grande quantité par les stations d’épuration. L’IA pourrait permettre de mieux évaluer ce type d’émissions et de trouver des stratégies pour les réduire”, estime-t-il.

“La CSRD fournit un cadre clair pour le reporting et la décarbonation, ce qui facilite le lancement de projets avec des budgets dédiés.”

La réduction de l’empreinte carbone : un atout stratégique

Selon les experts du secteur, les entreprises ne perçoivent pas les réglementations tels que la directive CSRD comme une contrainte, mais bien comme un levier de transformation et de compétitivité. “La CSRD fournit un cadre clair pour le reporting et la décarbonation, ce qui facilite le lancement de projets avec des budgets dédiés. C’est une évolution favorable puisqu’auparavant, ces initiatives étaient tributaires du bon vouloir du Comex”, se félicite Maximilien Esteve. Selon lui, un avantage majeur de la CSRD est aussi est de rendre les données de durabilité publiques, transparentes et surtout comparables entre les entreprises, grâce à des standards communs.

Mais d’autres évolutions vont transformer la manière de piloter la contribution carbone dans les prochaines années. D’abord, le cadre réglementaire sera renforcé avec le Mécanisme d’attribution de crédits de l’accord de Paris (Article 6.4) et la création d’un système de certification des absorptions de carbone au niveau européen. “Ensuite, de nombreuses innovations technologiques devraient voir leur maturité progresser. Ce sera le cas par exemple du biochar [charbon végétal obtenu par pyrolyse de biomasse, qui stocke durablement du carbone, ndlr] sur lequel l’attention et la réflexion des institutions s’intensifient”, conclut Thomas Even.

Nejiba Belkadi

La “Philanthropie climatique”, alternative au crédit carbone

Le crédit carbone – unique levier d’action des entreprises jusqu’ici – souffre d’une image dégradée : logique de compensation controversée et scandales de crédibilité ont découragé de nombreuses organisations d’investir dans des projets qui réduisent, évitent ou séquestrent des émissions de GES. “Avec la philanthropie climatique, qui est un nouvel outil de financement de l’action climatique, nous avons voulu créer une alternative crédible et transparente. C’est le fruit de trois ans de recherche menés par Planète Urgence et un collectif d’experts (Ademe, Cirad, Sweep, Hamerkop…), pour proposer aux entreprises de sortir de la logique de possession de crédits en vue d’entrer dans une démarche de contribution vertueuse, avec une vraie garantie d’impact”, explique Guillaume Tauveron, directeur du développement de Planète Urgence.

Concrètement, l’entreprise choisit de financer directement le développement d’un projet climatique sans passer par les intermédiaires classiques du marché carbone. Les fonds sont fléchés vers le porteur de projet associatif, ce qui assure un lien de proximité. Le projet et ses impacts climatiques sont quant à eux suivis pendant 10 ans.

Par ailleurs, l’entreprise bénéficie d’attestations d’impacts sur l’ensemble de cette durée, qu’elle peut intégrer à ses reportings et référentiels d’évaluation extra-financière. L’outil a déjà été testé dans trois contextes différents : en Indonésie, à travers un projet de restauration de mangroves ; à Madagascar, avec des actions liées au bois-énergie pour réduire la pression sur les forêts, ainsi qu’en France, via des projets d’agroforesterie. “Les premiers retours montrent que la démarche répond à une attente forte : pouvoir soutenir des projets climatiques concrets, afficher des résultats mesurés, et le faire dans une logique transparente vis-à-vis des collaborateurs, des clients et de l’opinion publique”, ajoute-t-il. La méthodologie est ouverte en open source et utilisable par toute ONG en faisant la demande.

Mirova et Sweep mettent au point un indice climat des entreprises

Mirova, société de gestion d’actifs destinée à l’investissement responsable, et Sweep, plateforme qui aide les entreprises à mesurer leur empreinte carbone, ont mis au point un “Indice de contribution climatique des entreprises” (ICCE). Le but est de mesurer la contribution climatique réelle et potentielle des entreprises, quels que soient leur secteur ou leur taille. “La contribution des entreprises à la neutralité carbone ne se limite plus à la réduction de leur empreinte directe : elle s’incarne aussi dans leur capacité à diffuser des solutions compatibles avec un futur net zéro et à orienter des financements vers des projets de réduction et de séquestration des émissions”, explique Renaud Bettin, vice-président de l’action climat chez Sweep.

L’indice permettra justement d’évaluer les efforts de contribution climatique à travers trois leviers principaux : la réduction des émissions, la diffusion de solutions bas carbone et le financement de projets. “En restituant ces performances dans un indicateur ajusté au contexte de chaque entreprise, cette initiative offre aux acteurs financiers un outil stratégique pour identifier, soutenir et accélérer de manière efficace leur propre contribution à la neutralité carbone”, ajoute-t-il. Par ailleurs, la contribution climatique des entreprises ne pouvant pas être évaluée avec un indicateur unique, les partenaires indiquent vouloir définir un “méta-indicateur”. Ce dernier permettra de saisir les spécificités des leviers de chaque entreprise, en fonction de son secteur et de sa position dans la chaîne de valeur. “En nous appuyant sur la dynamique initiée avec Mirova sur la ‘Plateforme des émissions évitées’, nous cherchons à co-définir, avec Winrock, Bearing Point, Mirova et huit entreprises soutenant cette initiative, cette couche supplémentaire d’analyse qui aidera les investisseurs et les entreprises à saisir la contribution holistique des entreprises dans la lutte contre le changement climatique”, conclut-il.

Parmi les entreprises consultées :
- 80 % se déclarent satisfaites de la CSRD
- 13 % pensent qu’elle ne doit pas être modifiée
- 67 % sont globalement satisfaites
Les entreprises attendent toutefois plus d’aides concrètes :
- des guides et normes sectorielles (72 %)
- un guichet unique (52 %)
- des aides publiques ciblées (45 %)

Source : Makesense, consultation coordonnée auprès de 300 entreprises


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