Délicat équilibre

La franchise en famille

Travailler avec ses proches peut être un vrai moteur, à condition d’apprendre à conjuguer liens affectifs et impératifs d’entreprise

La franchise en famille © Freepik

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Créer ou reprendre une franchise en famille séduit de plus en plus d’entrepreneurs qui, en quête de sens et de stabilité, s’inscrivent dans une logique de pérennité et de transmission de leur entreprise. Si cette aventure peut renforcer l’implication de tous dans le projet commun, elle repose sur des équilibres délicats : préserver la liberté de chacun, poser des limites entre sphères professionnelle et personnelle, répartir clairement les rôles et cultiver la confiance sans complaisance.


C’est un projet de vie qui a incité Gilles Chausy et sa famille à devenir franchisé du réseau Daniel Moquet, en juillet 2014. “Nous souhaitions revenir dans notre région natale familiale à Aurillac, en Auvergne. J’avais l’adhésion de ma femme et de mes deux fils pour me lancer”, explique-t-il. Rejoint progressivement par sa femme d’abord, puis par ses deux fils, le franchisé se félicite de travailler en famille. Le principe, selon lui, pour assurer l’adhésion durable de chacun ? “Leur laisser la liberté de rejoindre ou non l’entreprise. Je leur ai donné envie, sans jamais leur forcer la main ni rien leur imposer. Aujourd’hui encore, je les reçois en entretien individuel, comme tous les autres salariés, pour évoquer leurs attentes et leur projet professionnel. Tous les six mois, nous faisons un point dans une salle dédiée, pour avoir un moment privilégié d’échange, loin du coin de la table du petit-déjeuner. Ils ne sont pas confinés à travailler avec papa et maman.”

“Une entreprise familiale en franchise est engagée sur l’avenir et vise la pérennité. Elle permet de préparer une reprise en interne par les enfants.”

Ce projet familial fonctionne, selon lui, sans heurts : “travailler en famille ne pose aucun problème. Tout se fait naturellement. C’est agréable de les avoir à mes côtés, et réussir ensemble apporte une satisfaction supplémentaire”, reconnaît Gilles Chausy. Même logique du côté d’Anne-Laure et Junior Noubissi, portés par une ambition commune : entreprendre ensemble. “Nous avons toujours su que l’on voulait travailler main dans la main, c’était notre objectif de vie”, confie Anne-Laure Noubissi. En 2014, tout juste diplômée d’un master en marketing, elle co-crée avec celui qui partage sa vie le réseau de micro-crèches La Cabane d’Achille & Camille. “C’était un idéal de vie que l’on avait imaginé. Être là l’un pour l’autre et avancer ensemble. C’est cet objectif qui nous a portés et nous a permis de nous lancer”, explique-t-elle. Respectivement directrice générale et président de la structure, ils se félicitent d’avoir accompli leur rêve. “Cela nous apporte une vraie stabilité et me permet d’avancer sereinement, même en période de turbulences. Du fait d’être à deux, on est plus solides”, constate-t-elle. Michel Kahn, dirigeant de Michel Kahn Consultants et président de l’Iref (fédération des réseaux européens de partenariat et de franchise), souligne l’intérêt stratégique des entreprises familiales dans les réseaux : “une entreprise familiale en franchise est engagée sur l’avenir et vise la pérennité. Elle permet de préparer une reprise en interne par les enfants. C’est un gage de continuité pour le franchiseur ou le réseau”. Une vision que partage Gilles Chausy, lui aussi engagé dans une logique de transmission. S’il ne soumet ses deux fils de 21 et 23 ans à aucune pression, à 51 ans, celui qui vient d’ouvrir deux nouvelles verticales du réseau dans le secteur des clôtures et aménagements de jardins nourrit clairement l’espoir de les voir reprendre un jour l’activité. “C’est mon objectif à terme”, explique-t-il. En attendant, il les associe au bilan, à la gestion et à la stratégie de l’entreprise : “ils veulent progresser. Il faut les impliquer pour les faire monter en compétences”.

“Cinq minutes maximum”

En revanche, pas question de laisser le travail envahir la sphère familiale. “Il nous arrive d’aborder certains sujets complexes à la maison, car cela permet d’accélérer la prise de décision. Mais nous nous imposons des discussions brèves, de cinq minutes maximum, pour éviter que le travail n’empiète sur notre vie familiale et pour réussir à préserver un équilibre, explique le franchisé. Nous limitons ces échanges à des urgences ou des cas de force majeure.” Objectif, permettre à ses deux fils de garder une vie personnelle et favoriser leurs activités extraprofessionnelles. “À leurs âges, ils ont besoin de s’évader”, rappelle-t-il.

“Travailler en famille s’appuie sur une confiance déjà établie.”

Au sein du réseau Cavavin, spécialisé dans la distribution de vins et spiritueux, Michel Bourel, le fondateur du réseau, et son gendre Olivier Mermuys ont mis des garde-fous : “on parle en tête à tête des sujets difficiles. On ne partage pas avec la famille”. Les deux hommes ont instauré leur propre rituel : chaque mois, ils descendent en voiture dans le vignoble bordelais qu’ils viennent de racheter. “Pendant quatre heures, nous avons le temps de discuter.” Ces discussions leur assurent une cohésion face aux équipes.

Anne-Laure et Junior Noubissi ont également délimité dans la journée des plages horaires pour échanger sur les dossiers les plus importants et éviter de le faire le soir à la maison. Même si la directrice générale reconnaît “qu’il est utopique de se dire que l’on va réussir à totalement cloisonner les deux domaines. La Cabane, c’est le socle de notre modèle de vie. On en parle souvent à la maison, on décroche rarement, mais cela ne nuit pas à notre équilibre. Tant que c’est dosé, ce n’est pas un problème. Il faut simplement veiller à ce que cela reste confortable pour nous deux”. Si elle reconnaît que l’arrivée de leurs deux garçons les a aidés à s’organiser et à poser un cadre, elle constate qu’évoquer l’entreprise hors du champ familial leur permet néanmoins de prendre du recul. “En sortant du tumulte du quotidien, on peut enfin échanger sereinement – et c’est souvent dans ces moments-là que des choix se dessinent.”

“Une confiance établie”

Autre avantage de l’entrepreneuriat en famille, la confiance naturelle qui en découle. “Travailler en famille s’appuie sur une confiance déjà établie”, constate Michel Kahn. Ce que confirme Anne-Laure Noubissi : “on comprend ce que vit l’autre et on est plus indulgent. On peut également être un soutien très puissant et prendre le relais sur le plan personnel quand l’autre en a besoin”. Une vision partagée par Michel Bourel, qui se félicite d’avoir trouvé en son gendre “les qualités requises et de permettre une suite sans risque pour le réseau”. C’est en 2016 que le fondateur a fait appel à celui-ci pour l’épauler dans le développement du réseau à l’international. Après 15 ans passés chez Legrand, groupe du CAC 40 où il a notamment accompagné certaines filiales à l’international, puis au sein d’une ETI alsacienne pour piloter les activités à l’étranger, Olivier Mermuys avait toutes les compétences requises pour relever le défi. “Il avait le sens commercial et les armes pour démarcher l’international, un marché bien plus exigeant”, reconnaît Michel Bourel. Son arrivée a même, selon lui, “facilité le regard que posent sur le réseau les prospects franchisés”. Un constat que partage Michel Kahn : “le fonctionnement familial inspire confiance. Un franchisé aura plus tendance à s’engager auprès d’une enseigne où il sent que l’esprit familial se reflète dans l’accompagnement proposé”. C’est d’ailleurs ce qui a incité Gilles Chausy à rejoindre l’enseigne Daniel Moquet : “c’est un réseau très familial avec de bonnes valeurs”.

“Un investissement plus fort”

Chez Cavavin, la logique familiale s’inscrit dans une perspective de long terme. Michel Bourel, aujourd’hui président de Bourel Gestion et Participation, a toujours eu la volonté de transmettre l’entreprise à son gendre. Une transition qu’il a organisée de manière progressive : “Olivier a pris de plus en plus le dessus avec le temps. Il est aujourd’hui à 98 % sur l’opérationnel et le quotidien. Nous échangeons plus sur les chiffres et les résultats que sur l’amont”, confie-t-il. Désormais directeur général du groupe, Olivier Mermuys mène le développement, tandis que son beau-père joue un rôle de consultant. Résultat, alors que le groupe était parti de zéro en 2016, 20 % du CA est aujourd’hui réalisé à l’international et 15 caves ont été ouvertes par le biais de la commission affiliation en quatre ans.

“Quand il s’agit d’une épouse ou d’un enfant, l’investissement est plus fort. Ils sont à l’écoute, force de proposition, et n’hésitent pas à se donner pleinement.”

Une dynamique que souligne également Michel Kahn, pour qui l’engagement familial constitue un véritable levier de performance pour les réseaux et les franchisés : “il y a une implication forte et durable lorsque l’on travaille en famille. Les membres d’une même famille s’investissent souvent davantage, car ils ont un intérêt commun dans la réussite du projet”. Gilles Chausy constate, lui aussi, l’engagement de ses deux fils dans l’entreprise : “quand il s’agit d’une épouse ou d’un enfant, l’investissement est plus fort. Ils sont à l’écoute, force de proposition, et n’hésitent pas à se donner pleinement”. Même s’il garde la main sur les décisions finales, il se dit attaché à une prise de décision collective au sein du cercle familial, et en voit les bénéfices concrets : “nous pouvons confronter nos idées pour aller vers des solutions optimisées”. Tous deux technico-commerciaux, ses deux fils prennent le relais pour réaliser les devis, assurer le suivi sur les chantiers et piloter l’activité en son absence. “Ils savent gérer des situations parfois complexes. Je sais que je peux compter sur eux pour me remplacer quand il le faut. Je ne porte plus seul la responsabilité de l’entreprise. Je me sens véritablement épaulé.”

Délimiter le rôle de chacun

Pour que cette collaboration familiale fonctionne, il est essentiel de bien définir et délimiter le rôle de chacun afin d’éviter les tensions. Michel Kahn confirme la nécessité d’“avoir une ligne de crête bien définie”. Être deux permet à Anne-Laure et Junior Noubissi de gagner en réactivité et de résoudre plus vite les problèmes, mais cette complémentarité s’est construite. Au début de leur aventure entrepreneuriale, le couple voulait “tout faire ensemble et validait mutuellement chaque décision, par besoin de se rassurer”. Avec le recul, elle reconnaît que cela a été une grosse erreur : “il faut que chacun trouve sa place et ses missions, et que chacun apprenne à faire confiance à l’autre, à le laisser gérer à sa manière, même si ce n’est pas toujours comme on l’aurait fait soi-même”. En cas de désaccord, être en couple a aussi ses avantages : “on peut se dire les choses franchement, s’accrocher… et tourner la page aussitôt”, ajoute-t-elle. Excepté sur les points stratégiques qu’ils valident à deux, chacun a dorénavant son champ de compétences délimité.

Michel Bourel a quant à lui appris à laisser petit à petit la main à son gendre. “Au début, j’ai dû prendre sur moi. Il faut apprendre à se retenir pour laisser l’autre tenter, expérimenter. Ensuite, on échange. L’essentiel, c’est de ne pas intervenir trop tôt et de laisser l’autre prendre des initiatives.” Michel Kahn met en garde contre le risque qu’il y aurait à ne recruter que dans le cercle familial, ce qui pourrait impliquer un manque de compétences préjudiciable à la performance globale du réseau. Un travers dans lequel Gilles Chausy veille à ne pas tomber. “Je fais avec ma famille comme je fais avec mes salariés. Ils doivent donner l’exemple. Il n’y a pas de passe-droit.” Néanmoins, il se montre attentif en cas de difficultés. “Je reste à leur écoute et suis là pour les aider à trouver une solution en cas de besoin.”

Charlotte de Saintignon

Nouveaux territoires de conquête en franchise

Entre ancrage local et appétit de développement, la franchise continue de se déployer sur l’ensemble du territoire. Majoritairement fidèles à une logique de proximité, 61 % des franchisés s’implantent dans le même département que leur précédente activité, et 75 % restent dans leur région. Deux zones concentrent l’essentiel des ouvertures : le Sud-Est (28 %) et l’Ouest (27 %), suivis par le Nord-Est (21 %), le Sud-Ouest (14 %) et l’Ile-de-France (10 %). Le modèle s’étend bien au-delà des grandes métropoles. Hors région parisienne, 10 % des implantations se font dans des communes de moins de 2 000 habitants, 30 % dans des villes de 2 000 à 20 000 habitants, 30 % entre 20 000 et 100 000, et autant dans les zones à forte densité urbaine.

Certaines zones apparaissent particulièrement stratégiques pour les réseaux en quête de nouvelles opportunités : les villes moyennes et les périphéries urbaines, où le foncier est plus accessible et la clientèle plus facilement fidélisable ; les quartiers en renouvellement urbain, qui offrent un levier aux jeunes enseignes ou aux concepts engagés ; ou encore l’Outre-mer, des marchés dynamiques mais exigeant un accompagnement logistique renforcé. Malgré un contexte économique moins porteur, la dynamique reste bien présente : 92 % des franchiseurs ont ouvert au moins un point de vente en 2024 (+ 8 points en un an), avec une moyenne de neuf nouvelles implantations. Un chiffre en léger recul par rapport aux années précédentes (11 en 2023, 14 en 2022), mais qui confirme la vitalité du modèle.

Source : 21e enquête FFF/Banque Populaire, 2024

Franchiseurs, franchisés, la révolution digitale en marche

Le numérique s’impose comme un levier majeur des comportements d’achat. Aujourd’hui, 71 % des Français achètent en ligne (+ 6 points en un an), dont 41 % systématiquement. La prise de rendez-vous en ligne séduit 64 % des consommateurs, particulièrement les femmes (69 %). Le click & collect reste populaire (59 %), et l’achat via les réseaux sociaux progresse, surtout chez les 18-24 ans (53 %). L’intelligence artificielle s’installe également : 27 % des Français y ont recours, jusqu’à 60 % chez les plus jeunes. Cette digitalisation se retrouve chez les franchisés : 95 % proposent au moins un service web-to-store. Viennent en tête la géolocalisation (89 %) et la communication promotionnelle (77 %). La prise de rendez-vous (56 %) et le click & collect (39 %) complètent l’offre. L’usage des chatbots reste limité (13 %).

La fidélisation passe aussi par le digital : neuf franchisés sur dix utilisent e-mail et SMS, et recourent aux réseaux sociaux (61 %) et enquêtes (59 %). La carte de fidélité commune au réseau reste dominante (43 %). Les franchiseurs accompagnent largement cette évolution (94 %), même si 36 % aimeraient aller plus loin. Par ailleurs, 73 % des franchisés disposent d’outils numériques pour collaborer en interne. Les réseaux sociaux sont centraux : 83 % des franchisés y sont actifs, jusqu’à 95 % chez les jeunes. Facebook (76 %) et Instagram (61 %) dominent, TikTok et X restant marginaux. Un tiers des franchiseurs autorisent déjà l’achat direct via ces plateformes, et 22 % projettent de développer ce canal. L’investissement dans le digital s’accélère : 40 % des franchisés envisagent d’y consacrer des moyens, en hausse de 13 points. Les franchiseurs renforcent leur communication digitale (89 %) et comptent poursuivre ces efforts (84 %) en misant sur la digitalisation des processus, la cybersécurité, l’omnicanalité et l’ouverture de nouveaux canaux de vente.

Source : 21e enquête FFF/Banque Populaire, 2024

En 2024 :
- 2089 réseaux de franchise (+ 3% par rapport à 2023)
- 90 588 points de vente franchisés
- cela représente 88,64 Mds€ de CA global et 962 724 emplois directs et indirects (+ 1,16 % par rapport à 2023)

Source : Fédération française de la franchise/Banque Populaire, 2024


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