Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy
Gabriel Attal devient l’émule en commentaire de l’excellent François Hollande. “Ce n’est pas une crise passagère mais une crise de modèle : institutions, pratiques politiques et manière d’exercer le pouvoir ne correspondent plus à la réalité du pays”, observe l’ancien Premier ministre. Que ne s’en est-il aperçu depuis huit ans. Plus grave, le refus massif des députés d’accorder la confiance au chef du gouvernement François Bayrou remet en selle l’illusion des bienfaits d’une relance de la consommation à tout va. Comment parer une telle dérive ?
Un contrat minimum sur quelques objectifs clefs
Le chef de l’Etat a nommé Sébastien Lecornu, ancien ministre des Armées, Premier ministre. Il est chargé de bâtir les accords indispensables avant de former le gouvernement. Les institutions de la Ve République permettent un basculement vers le régime parlementaire. L’effondrement du bloc macroniste devant une accumulation objective de contreperformances pousse naturellement à ce schéma. Le vote du 8 septembre au Palais-Bourbon l’a acté. L’opinion publique l’acte à son tour dans les sondages. En réalité, Emmanuel Macron campe plutôt sur la ligne de crête traditionnelle, “je décide de l’hôte de Matignon, à lui de trouver les voies périlleuses d’une sortie de crise”. Peu importe. Dans tous les cas, la priorité reste de trouver les clefs pour l’adoption d’un budget 2026. Une ardente obligation qui confère au président de la République la responsabilité de sauver le pays d’une ingouvernabilité conduisant à la dissolution puis à sa propre démission.
“Dans tous les cas, la priorité reste de trouver les clefs pour l’adoption d’un budget 2026. Une ardente obligation qui confère au président de la République la responsabilité de sauver le pays ”
Avant c’était plus simple. La Ve République vivait depuis les origines sur l’alternance droite et gauche. La période heureuse est finie. La rupture survint en 2022 avec pour la première fois un chef de l’État, Emmanuel Macron, réélu sans obtenir de majorité aux législatives. Le vainqueur de Marine Le Pen n’avait pas fait campagne, persuadé sans doute de l’enchaînement automatique des bulletins de vote en sa faveur. Voilà la faute originelle qui explique le morcellement actuel de l’Assemblée nationale en onze groupes politiques.
Survivre sans “fait majoritaire” à la barre
La fragmentation aura été amplifiée puissance dix par la dissolution de l’été 2024, et puissance 100 par l’échec magistral de l’“opération Bayrou” devant les députés (364 voix contre, 194 pour). Les blocages en stock semblent occuper tout l’espace. Il appartient à la Ve République d’apprendre à survivre sans “fait majoritaire” à la barre. Le futur président de la République aura à passer un diplôme es compromis. A peine à Matignon, Sébastien Lecornu va s’atteler aux travaux pratiques…
Plusieurs outils sont directement à la disposition de l’exécutif. Le président de la République dispose d’une série de moyens d’action, mais seule l’élection au suffrage universel lui confère son statut particulier. De son côté, le PM détient son propre champ de compétences via l’article 21 de la Constitution. Il dirige l’action du gouvernement. Sous quelques réserves tenant aux prérogatives du président et du Conseil des ministres, il est titulaire du pouvoir réglementaire et de nomination.
“Le futur président de la République aura à passer un diplôme es compromis. A peine à Matignon, Sébastien Lecornu va s’atteler aux travaux pratiques…”
Étonnamment, le chef du gouvernement démissionnaire en aura peu usé. En particulier il aura laissé au rencart le décret sur la PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie) soigneusement préparé par le ministre Marc Ferracci. Ce retard est un vrai désastre pour les entreprises du secteur, énergies renouvelables en tête, qui ont besoin de visibilité. Le PM est resté coi sur l’indemnisation du chômage. Il n’a pas bougé sur le gel du point d’indice de la fonction publique en 2026. Tout juste est-il intervenu sur le relèvement de la franchise médicale.
Incidemment, une Première ministre estampillée “gauche” à Matignon, au hasard Lucie Castets, aurait pris immédiatement et sans retenue des rafales de décrets irréversibles – comme sur la hausse du Smic. Après les législatives de 2024, ce fut une raison majeure pour l’écarter.
“Le peuple”, deus ex machina par lequel tout procède
Cet épisode démontre que le blocage actuel prend sa source davantage dans les programmes fantaisistes des partis politiques que dans le système institutionnel de la Ve. Les gauches prétendent annexer la “justice sociale et fiscale” pendant que la droite extrême marche au son de la lutte contre l’immigration et l’insécurité. Une non-censure se construit à partir d’un socle commun. En toute logique, les Insoumis refusent de l’intégrer puisque leur objectif est de changer la nature du régime politique et du régime économique. Quant au Rassemblement national, il est toujours ostracisé par une large majorité de l’Hémicycle. Maintenant, il attend, l’arme aux pieds, la dissolution.
“Le blocage actuel prend sa source davantage dans les programmes fantaisistes des partis politiques que dans le système institutionnel de la Ve”
L’exaspération de la population atteint il est vrai de tels pics que les votes extrêmes prennent le vent. Aussi, pour les deux partis antisystèmes, “le peuple” est devenu le deus ex machina par lequel tout procède. La contrainte est forte. Difficile dans ces conditions d’infliger au “peuple” des pénalités sociales au nom de garde-fous budgétaires. Les rangs du Parti socialiste prêts à une ouverture avec le bloc central sont impitoyablement poursuivis pour trahison par La France insoumise. Le ballon d’essai de la candidature à Matignon du premier secrétaire du PS suscite aussitôt les sarcasmes des Insoumis et de leurs satellites écologistes et communistes. La posture de non-censure est quasiment considérée comme un crime contre le peuple. Courage, socialistes.
Le projet de budget 2026 est une cible tellement commode ! Faut-il souligner qu’en prévoyant 1 770 milliards d’euros de dépenses publiques l’an prochain, la copie “Bayrou” concédait une hausse d’une trentaine de milliards par rapport à 2025. Faut-il souligner que sans corrections de trajectoire, les déficits publics remonteraient à deux fois 3 % du PIB. C’est pourquoi un esprit de compromis sur un kit de survie budgétaire et économique est nécessaire. Non au collapsus.