Pour comprendre les enjeux de la croissance économique, il faut commencer par l’arithmétique des intérêts composés. En deux générations, une économie qui croît d’environ 1 % par an ne doublera même pas de taille, tandis qu’une économie qui croît de 7 % sera multipliée par 30 environ. La Corée du Sud et le Ghana illustrent bien ce que cette différence peut signifier. En 1960, les deux pays avaient des revenus similaires. Aujourd’hui, les Sud-Coréens font leurs achats dans les boutiques de luxe de Gangnam [district le plus riche de Séoul, ndt] et sirotent des “latte” dans les cafés branchés de Garosu-gil [quartier de Gangnam, ndt], tandis que le Ghanéen moyen vit toujours avec moins de 4 dollars par jour.
Nations versus ménages
Quelques points de pourcentage suffisent à faire une énorme différence au fil du temps : moins d’enfants meurent, les gens vivent plus longtemps, l’éducation se généralise et la vie quotidienne devient plus confortable. Il n’est donc pas étonnant que Robert Lucas, économiste lauréat du prix Nobel, ait fait remarquer qu’une fois que l’on se met à réfléchir à la croissance économique, il est difficile de s’intéresser à autre chose.
De nos jours, il n’est pourtant pas difficile de penser à autre chose. Les économistes n’y sont pas pour rien, ils se sont éloignés de la question. Dans les années 1990, ils ont tenté d’expliquer la croissance en comparant des pays entiers, se demandant si la prospérité provenait de l’accumulation de machines et de travailleurs plus éduqués ou d’autre chose de plus difficile à mesurer. La réponse était généralement cette autre chose (productivité, idées, technologie, etc.). Ce diagnostic était éclairant, mais pas particulièrement utile. Au début des années 2000, un mouvement de rejet s’est produit. Les économistes du développement se sont détournés des nations pour s’intéresser aux villages et aux ménages. Des essais randomisés ont apporté pléthore d’informations sur les moustiquaires, les incitations pour les enseignants et les comprimés antiparasitaires, mais beaucoup moins sur les raisons conduisant certaines économies à progresser rapidement tandis que d’autres stagnent.
L’entreprise, la troisième voie
Entre la nation et le ménage, il existe une troisième façon d’envisager la croissance : l’entreprise. Après tout, les économies sont des regroupements d’entreprises. Lorsque les entreprises productives se développent, la production augmente ; lorsqu’elles restent petites, les économies stagnent. Dans la plupart des pays en développement, les grandes entreprises sont rares. L’entreprise type se compose d’un seul travailleur : le propriétaire. Même parmi celles qui embauchent des employés, la plupart en comptent moins de dix. Dans les années 2010, des chercheurs ont noté que, dans des pays comme l’Inde et l’Indonésie, la proportion d’entreprises de moins de dix salariés est “presque assimilable à 100 %”. Aux États-Unis, un fabricant emploie en moyenne plus de 20 personnes.
Le simple fait de transférer la main-d’œuvre et les machines vers les entreprises les plus productives pourrait augmenter considérablement la production.
Le problème n’est pas seulement que les entreprises sont petites, mais aussi que celles qui sont productives ne parviennent pas à se développer. Dans une étude novatrice, Chang-Tai Hsieh, de l’université de Chicago, et Peter Klenow, de l’université de Stanford, ont constaté qu’aux États-Unis, les usines fondées il y a plus de quarante ans emploient sept fois plus de travailleurs que celles de moins de cinq ans. Au Mexique, les plus anciennes ne sont que deux fois plus grandes. En Inde, elles se développent encore moins. De nouvelles données vont dans le même sens. À partir de données sur les entreprises provenant de plus de 100 pays, Diego Restuccia, de l’université de Toronto, constate que les entreprises les plus productives des pays pauvres n’augmentent pas leurs effectifs, contrairement à celles des pays riches.
Impact du système politique et de la formation
Pourquoi ? La réponse réside en partie dans la politique. Dans de nombreux pays, les règles récompensent les entreprises qui restent petites. Les systèmes fiscaux offrent des taux préférentiels aux très petites entreprises, tandis que celles qui sont légèrement plus grandes sont soumises à des charges plus lourdes. Les lois sur le travail peuvent rendre les licenciements coûteux, ce qui décourage les entreprises de se développer. La faiblesse du système financier fait que les entreprises prometteuses ont du mal à obtenir des crédits. Les travailleurs et les capitaux se retrouvent ainsi au mauvais endroit. Le simple fait de transférer la main-d’œuvre et les machines vers les entreprises les plus productives pourrait augmenter considérablement la production. Chang-Tai Hsieh et Peter Klenow estiment qu’en Inde, la suppression de ces distorsions – ce que le gouvernement de Narendra Modi tente enfin de faire – pourrait augmenter la productivité de près de 60 %.
Des études en Inde, au Mexique et en Ouganda montrent que la formation en management peut stimuler la productivité et l’emploi.
Le management est également important. Nicholas Bloom, de l’université de Stanford, et John Van Reenan, de la London School of Economics, ont interrogé plus de 6 000 entreprises dans 17 pays, évaluant leur capacité à contrôler les performances, à fixer des objectifs et à récompenser les travailleurs. La qualité du management varie considérablement d’une entreprise à l’autre et est étroitement liée à la productivité. Heureusement, il peut être amélioré. Michela Giorcelli, de l’université de Californie à Los Angeles, constate que les entreprises italiennes dont les dirigeants ont visité des entreprises américaines dans le cadre des programmes de formation du plan Marshall ont ensuite enregistré une augmentation des ventes, de l’emploi et de la productivité. Ces gains ont duré au moins quinze ans. Des études menées en Inde, au Mexique et en Ouganda montrent également que la formation en management peut stimuler la productivité et l’emploi. Il en va du recours à des consultants (eh oui).
Vers une approche théorique intégrée
Aujourd’hui, les trois approches de l’économie du développement se rejoignent, les entreprises étant souvent au centre de l’attention. David McKenzie, de la Banque mondiale, a passé en revue des dizaines de programmes de formation en gestion d’entreprise et constaté qu’ils augmentaient les bénéfices d’environ 10 % et les ventes d’environ 5 % pour les petits entrepreneurs. Lorsque des entreprises plus importantes sont concernées, les gains sont multipliés. Dans une étude, Nicholas Bloom et ses coauteurs ont proposé aux entreprises textiles indiennes un programme de conseil intensif visant à améliorer leurs pratiques de management. Près d’une décennie plus tard, de nombreuses entreprises utilisaient encore ces techniques et la productivité des travailleurs avait augmenté d’environ 35 %.
Le développement économique suit des schémas familiers : les travailleurs passent de l’agriculture à l’industrie, puis aux services, des villages aux villes, et des petites entreprises aux grandes.
Les macroéconomistes, quant à eux, se sont employés à enrichir leurs modèles afin de tenir compte des changements structurels. Après tout, le développement économique suit des schémas familiers : les travailleurs passent de l’agriculture à l’industrie, puis aux services, des villages aux villes, et des petites entreprises aux grandes. Les anciens modèles de croissance néoclassiques avaient du mal à saisir ces changements. Les versions plus récentes intègrent plusieurs secteurs et différents types d’entreprises, ce qui facilite l’étude de la manière dont les politiques et les défaillances du marché influencent le chemin du développement.
Robert Solow, autre pionnier de la théorie de la croissance (et lauréat du prix Nobel), a un jour fait remarquer que, dans ce domaine, “les questions posées sont bien plus nombreuses que les réponses apportées”. Il est plus urgent que jamais d’obtenir des réponses. Ces dernières années, les pays riches ont connu une croissance plus rapide que les pays pauvres, ce qui a assombri les espoirs de convergence économique, alors même que la pression démographique implique qu’une part croissante de la population mondiale vit dans les pays à la productivité la plus faible. Heureusement, les économistes du développement ont compris que trois “mains invisibles” valent mieux qu’une.
The Economist
© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.
Les trop nombreuses et trop petites entreprises africaines
Le secret de la légendaire productivité américaine
En matière de croissance, la taille de la population trace-t-elle le destin des pays ?
Oubliez la macro et la microéconomie, voici la “mésoéconomie”
Le lien bien réel entre croissance économique et progrès moral