L’intelligence artificielle au travail 5/5

Pourquoi l’IA ne fera pas disparaître les col-blancs

Elle élargira leur champ d’action et leur valeur ajoutée

Pourquoi l’IA ne fera pas disparaître les col-blancs © Freepik

Depuis l’arrivée de ChatGPT en novembre 2022, l’intelligence artificielle (IA), capable de transformer une courte requête en langage courant en une application logicielle fonctionnelle ou une présentation PowerPoint enrichie de données, à moindre coût et presque instantanément, suscite autant d’enthousiasme que de crainte. Elle est adulée par les patrons qui espèrent réduire les coûts. Et redoutée par leurs programmeurs, animateurs PowerPoint et autres employés de bureau.

Plusieurs voix influentes de l’économie mondiale expriment ces temps-ci leur opinion sur le sujet. Fin janvier, Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), a averti que l’IA “frappait le marché du travail comme un tsunami”. Jamie Dimon, directeur général de JPMorgan Chase, a prédit que la plus grande banque américaine n’aurait bientôt plus besoin d’autant d’employés. Et Dario Amodei, CEO d’Anthropic, prévoit que la technologie dont son entreprise est un précurseur pourrait faire disparaître “la moitié de tous les emplois de cols-blancs débutants”.

Emploi du tertiaire qualifié en hausse constante

L’IA risque en effet de bouleverser les emplois du tertiaire. Mais elle est plus susceptible de remodeler ces emplois que de les rendre moins lucratifs, voire superflus. Le col-blanc de l’IA tiendra moins du robot que du cyborg, combinant le meilleur des capacités humaines et informatiques : “l’homme qui vaut trois milliards” plutôt que Terminator. Pour comprendre pourquoi, il faut examiner comment a évolué le travail des cols-blancs ces trois dernières années, comparer aux révolutions technologiques précédentes et en déduire ce que ces tendances laissent présager pour l’avenir.

En dépit de toutes les inquiétudes, les cols-blancs s’en sortent toujours bien. Depuis fin 2022, les États-Unis ont créé environ 3 millions d’emplois tertiaires qualifiés (regroupant les postes d’encadrement, les professions libérales et intellectuelles, le commerce et les fonctions administratives), tandis que l’emploi des cols-bleus est resté stable. Certaines des professions régulièrement présentées comme les premières victimes de l’IA sont en plein essor. Les États-Unis comptent 7 % de développeurs de logiciels, 10 % de radiologues et 21 % d’assistants juridiques de plus qu’il y a trois ans. Le ralentissement des embauches pour certains emplois de bureau débutants, récemment détecté par des recherches universitaires, semble être antérieur à ChatGPT et serait donc plutôt lié à la hausse des taux d’intérêt et à un environnement mondial de plus en plus imprévisible pour les échanges commerciaux.

“L’IA risque de bouleverser les emplois du tertiaire. Mais elle est plus susceptible de remodeler ces emplois que de les rendre moins lucratifs, voire superflus”

Les salaires de ces professions se sont également maintenus. Depuis fin 2022, les salaires réels (ajustés à l’inflation) dans les professions libérales et commerciales (commerçants, comptables, etc.) ont augmenté de 5 %. Dans les fonctions administratives, ils ont progressé de 9 %. En tenant compte du niveau d’éducation, de l’âge, du sexe, de l’origine ethnique et de diverses autres caractéristiques, on peut calculer que les cols-blancs gagnent désormais un tiers de plus que les cols-bleus. Cet écart a presque triplé depuis le début des années 1980, et a continué à s’accroître ces trois dernières années. En d’autres termes, l’IA n’a jusqu’à présent pas privé ces catégories socioprofessionnelles de leur durable avantage salarial.

Ces conclusions ne surprendront pas les historiens des changements technologiques. Les premières années de l’ère informatique ont elles aussi été marquées par des prédictions alarmistes qui annonçaient des licenciements massifs. En 1982, Wassily Leontief, économiste lauréat du prix Nobel, mettait en garde contre “la transformation radicale de la relation entre l’homme et la machine”, les ordinateurs commençant à assumer “des tâches intellectuelles d’abord simples, puis de plus en plus complexes”. En fin de compte, l’automatisation numérique s’est avérée une aubaine pour le secteur tertiaire. Depuis le début des années 1980, l’emploi dans les fontions de management, intellectuelles, commerciales et administratives a plus que doublé, et le salaire de ces métiers a augmenté d’environ un tiers après ajustement à l’inflation.

Parallèle avec la révolution numérique

Si le travail de bureau a prospéré au début de l’ère numérique, c’est notamment parce qu’il est rare que les ordinateurs aient remplacé des emplois entiers d’un seul coup. Ils ont automatisé les tâches routinières et répétitives, celles qui pouvaient être codifiées en un ensemble de règles explicites et exécutées par des machines. Lorsqu’un métier était exclusivement routinier et répétitif, il pouvait disparaître (tel a été le cas des dactylographes). Mais la plupart des rôles professionnels sont constitués d’un assemblage de tâches dont seules certaines peuvent être automatisées. Le résultat n’a pas été le remplacement des employés, mais l’amélioration du travail : les ordinateurs ont augmenté la productivité et permis aux humains de se consacrer à des activités à plus forte valeur ajoutée, comme l’analyse et la réflexion. Le métier de contrôleur aérien illustre bien ce phénomène : les logiciels ont facilité le traitement des données de vol, les humains ont conservé leur autorité sur les décisions à haut risque et les salaires ont augmenté.

“Le métier de contrôleur aérien illustre bien ce phénomène : les logiciels ont facilité le traitement des données de vol, les humains ont conservé leur autorité sur les décisions à haut risque et les salaires ont augmenté”

Plus important encore, en augmentant la productivité et en réduisant les coûts, les ordinateurs ont également élargi l’éventail des activités dans lesquelles les entreprises pouvaient s’engager de manière rentable. Le commerce électronique a créé de nouveaux emplois dans la logistique, la planification de la chaîne d’approvisionnement et les paiements numériques. Les smartphones ont donné naissance aux concepteurs d’applications. Les réseaux sociaux ont fait apparaître les spécialistes du marketing digital et les influenceurs. Il s’est ensuivi une croissance soutenue de l’emploi des cols-blancs. Selon Daron Acemoglu, du Massachusetts Institute of Technology, et Pascual Restrepo, de l’université de Boston, environ la croissance de l’emploi aux États-Unis entre 1980 et 2010 a été pour la moitié due à l’apparition de professions entièrement nouvelles.

Intelligence artificielle “irrégulière”

L’IA est plus “intelligente” que les anciennes technologies numériques. Mais la même logique de changement technologique semble devoir s’appliquer cette fois encore. Pour commencer, les systèmes d’IA actuels présentent ce que les spécialistes du domaine appellent une intelligence “irrégulière”, c’est-à-dire des performances inégales et incohérentes. Être performant à 95 % dans une tâche n’est pas suffisant lorsque les 5 % restants impliquent des cas limites importants et exigent une certaine faculté de discernement.

“Seuls 4 % environ des professions utilisent l’IA pour les trois quarts ou plus de leurs tâches ; presque aucun poste ne peut être entièrement automatisé”

Les données fournies par Anthropic, qui s’appuient sur des millions d’interactions anonymisées avec ses modèles, le confirment. Seuls 4 % environ des professions utilisent l’IA pour les trois quarts ou plus de leurs tâches ; presque aucun poste ne peut être entièrement automatisé. Comme l’ordinateur, l’IA réduit le coût de certaines activités intellectuelles spécifiques (rédaction de textes, écriture de codes, collecte d’informations ou réalisation d’analyses standard) plus qu’elle ne remplace certains postes dans leur intégralité.

Évolution différenciée

Les données récentes sur le marché du travail corroborent cette déduction. ‘The Economist’ a analysé les tendances en matière d’emploi et de salaires pour plus de 100 grands métiers tertiaires aux États-Unis depuis le second semestre 2022. L’emploi dans l’échantillon a augmenté de 4 % et les salaires réels de 3 %. Afin d’évaluer l’impact de l’IA sur différents métiers, l’analyse s’est appuyée sur des descriptions de poste afin de classer ces emplois en quatre groupes selon les tâches associées : spécialistes techniques, gestionnaires et managers, travailleurs du soin et employés administratifs. L’évolution de l’emploi a ensuite été suivie dans chaque groupe à partir de la fin de l’année 2022, en utilisant des moyennes mobiles sur six mois.

“Ce sont les postes qui combinent expertise technique, supervision et coordination qui ont connu les plus fortes hausses. Seuls les emplois administratifs de routine ont diminué”

Ce sont les postes qui combinent expertise technique, supervision et coordination qui ont connu les plus fortes hausses. Parmi les chefs de projet et les experts en sécurité de l’information, l’emploi a augmenté d’environ 30 %. D’autres professions associant des compétences en résolution de problèmes à une expertise approfondie dans les domaines liés aux mathématiques sont également en plein essor. Il en va de même pour les emplois qui touchent aux soins et services à la personne et ceux qui exigent des capacités de jugement et de coordination. Seuls les emplois administratifs de routine ont diminué. Au cours des trois dernières années, le nombre d’employés chargés des demandes d’indemnisation dans le secteur des assurances aux États-Unis a diminué de 13 % et celui des secrétaires et assistants administratifs de 20 %.

L’IA génère également de tout nouveaux emplois. Les entreprises embauchent des “annotateurs de données” pour étiqueter les informations numériques afin que l’IA puisse les analyser, des “ingénieurs de déploiement” pour guider les clients dans la mise en œuvre de l’IA et, au niveau de la direction, des “directeurs de l’IA”. De fait, les professions de cols-blancs qui ont connu la plus forte croissance ces dernières années sont celles qui n’ont pas encore de nom établi. Le groupe “autres professions liées aux sciences mathématiques” a vu ses effectifs augmenter d’environ 40 % depuis fin 2022 et ses salaires réels progresser d’environ un cinquième. Les “autres professions informatiques”, telles que les architectes système et les chefs de projet informatique, ont également connu une forte expansion. L’emploi parmi les “spécialistes des opérations commerciales et autres” – ensemble hétéroclite combinant la conception, la coordination et l’analyse de processus – a bondi de près de 60 %, avec une solide croissance salariale à la clé.

Ingénieurs logiciels et agents administratifs sur le gril

Ces chiffres n’impliquent pas que tous les cols-blancs puissent dormir tranquilles. Dans le sous-groupe des tâches qui comprennent peu de cas limites et exigent peu de discernement, l’IA pourrait être bientôt en mesure d’automatiser la fiche de poste entière. Déjà, les nouveaux modèles peuvent effectuer plusieurs heures de travail autonome, combinant codage, analyse et recours à des outils tiers avec une intervention humaine limitée.

Les benchmarks créés par METR, un groupe de recherche, suggèrent que l’IA peut écrire des logiciels toute seule pendant cinq heures d’affilée, et que ce chiffre double environ tous les sept mois. Dario Amodei, d’Anthropic, a émis l’hypothèse que l’IA pourrait être capable d’effectuer une grande partie du travail d’un ingénieur logiciel dès cette année.

“L’IA pourrait être capable d’effectuer une grande partie du travail d’un ingénieur logiciel dès cette année”

Les emplois du bas de l’échelle hiérarchique paraissent vulnérables pour des raisons similaires. Il en va de même pour ceux déjà touchés par les précédentes révolutions technologiques. La part des Américains occupant des postes purement administratifs et des emplois bureau, passée de 18 % dans les années 1980 à 10 % aujourd’hui, semble prête à se réduire encore. Une nouvelle étude menée par Sam Manning et Tomás Aguirre, tous deux membres du think tank Centre for the Governance of AI, laisse penser que ce sont ces travailleurs qui disposent de la plus faible capacité d’adaptation, avec moins de compétences transférables et moins de possibilités d’accéder à des emplois à plus forte valeur ajoutée.

Les turbulences attendues seront douloureuses pour les travailleurs concernés. Mais elles sont loin du chaos que certains prédisent pour le marché du travail. Pour l’instant, la combinaison du jugement humain et de l’intelligence artificielle semble surtout susceptible de produire plus de valeur que l’IA seule. La responsabilité et l’implication humaines continueront d’avoir une forte valeur sur le marché. Et les cols-blancs ont démontré leur grande capacité d’adaptation.

The Economist

© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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