Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Jamie Dimon détient un grand nombre d’actions de JPMorgan Chase. Il est le patron de la banque et ses actionnaires veulent que ses intérêts correspondent aux leurs. Le fait de le rémunérer principalement en actions plutôt qu’en cash permet de s’assurer que c’est le cas. Un haut dirigeant dont une part importante de l’épargne est investie dans les actions de son entreprise a lié son avenir à celui de celle-ci. Cela le dissuade de prendre des mesures qui pourraient lui permettre de se remplir les poches à court terme au détriment des rendements à long terme des actionnaires, comme une expansion trop rapide et non durable de l’entreprise. Les incitations sont encore plus fortes si, comme dans le cas de M. Dimon, le patron se voit promettre des actions à livrer dans un certain délai, ou si la vente fait la une des journaux.
Dans la banque… et ailleurs
Il est assez surprenant de constater que de nombreux banquiers mid-level [qui ont une responsabilité importante dans une banque d’investissement ou une grande institution financière, mais ne prennent pas encore toutes les décisions stratégiques, ndt] détiennent une grande partie des actions de leur employeur. Les banques ont probablement intérêt à leur attribuer des actions : comme pour les patrons, il est logique d’aligner les intérêts des employés sur ceux des actionnaires, surtout lorsque des employés relativement juniors peuvent mettre en péril les fonds et la réputation de l’entreprise.
“Il est logique d’aligner les intérêts des employés sur ceux des actionnaires, surtout lorsque des employés relativement juniors peuvent mettre en péril les fonds et la réputation de l’entreprise”
Mais les banquiers eux-mêmes gagnent bien leur vie en prônant les vertus de la diversification auprès de leurs clients. Selon ce principe, il n’est pas judicieux de lier ses économies aux perspectives de son employeur, puisque l’on dépend déjà de lui pour son salaire. Cela est particulièrement risqué si l’on travaille dans un secteur connu pour licencier du personnel en période de crise. Ces personnes savent mieux que quiconque quoi faire avec des actions gratuites : les vendre et utiliser le produit de la vente pour acheter des placements qui répartissent le risque plutôt que de le concentrer.
Confort psychologique de l’actionnariat salarié
À ce stade, votre chroniqueur, un journaliste financier de niveau intermédiaire qui prétend également comprendre la diversification, doit avouer une certaine sympathie pour ces banquiers. En effet, il détient des actions du groupe The Economist. Pire encore, il ne les a même pas reçues dans le cadre de sa rémunération, mais a activement décidé d’investir. Voici donc pourquoi vous devriez envisager de faire fi des meilleurs conseils financiers et d’acheter des actions de votre employeur.
“Tous les gains vont aux actionnaires, il est donc utile d’en faire partie, même si vous possédez trop peu d’actions pour en tirer un grand profit”
Tout d’abord, cette démarche pourrait avoir un avantage psychologique (à condition que vous ne soyez pas trop préoccupé par le fait de prendre des risques injustifiés avec vos économies). Les gens de gauche approuvent souvent l’actionnariat salarié, car il permet aux travailleurs de toucher une partie des bénéfices qui, autrement, reviendraient uniquement à des capitalistes cupides Les gens de droite l’apprécient, car il fait entrer les travailleurs dans le giron du capitalisme. On parle moins du sentiment discret d’être du même côté que son employeur, plutôt que d’être opposé à lui. Vous craignez d’avoir trop de travail par rapport à votre salaire, ou que trop peu des revenus de votre entreprise soient consacrés aux salaires ? Tous les gains vont aux actionnaires, il est donc utile d’en faire partie, même si vous possédez trop peu d’actions pour en tirer un grand profit. La couverture peut être plus émotionnelle que financière, mais elle n’est pas négligeable.
Accès à l’info et aux LBO
Il y a ensuite les avantages plus rationnels. Supposons que vous travailliez pour une entreprise non cotée sur le point d’être rachetée par un concurrent. Si vous avez rejeté toutes les offres d’achat d’actions, vous n’apprendrez peut-être la nouvelle du rachat que lorsque les dirigeants de la société rivale feront irruption dans votre bureau et commenceront à licencier du personnel. Si vous êtes actionnaire en revanche, vous en serez peut-être averti : quelle que soit la taille de votre participation, vous aurez probablement le droit de voter sur l’acquisition.
Pour certains, investir dans leur employeur peut également être une occasion rare d’accéder à un type d’actif qu’ils auraient autrement du mal à acquérir. Tout le monde peut acheter des actions de JPMorgan, mais l’achat de capital-investissement est plus difficile pour les épargnants particuliers, même si certaines barrières ont commencé à tomber. L’accès aux LBO à haut risque et potentiellement très rémunérateurs qui ont alimenté la croissance des marchés non cotés dans les années 2010 reste principalement limité aux grands investisseurs institutionnels.
“Pour certains, investir dans leur employeur peut être une occasion rare d’accéder aux LBO à haut risque et potentiellement très rémunérateurs”
Une exception fréquente concerne les employés des entreprises rachetées, qui peuvent souvent investir aux mêmes conditions que les gros investisseurs. Leur démarche horrifierait un puriste de la diversification, car elle ajoute le risque supplémentaire de l’effet de levier au double coup dur que représente le fait de parier ses économies sur l’entreprise qui paie leur salaire. Pourtant, ces employés sont également bien placés pour juger de la pertinence du rachat : par exemple, si la charge de la dette peut être supportée ou si la croissance nécessaire pour justifier la valorisation est réaliste.
Cela ne signifie pas pour autant que tout le monde doit investir une partie importante de ses économies dans son employeur, à moins d’y être obligé, en particulier si on travaille pour une entreprise cotée en bourse, dont les actions confèrent moins d’avantages. Une petite participation, cependant, pourrait valoir la peine de défier les recommandations des conseillers financiers. Et pour le bien de votre chroniqueur, à plus d’un titre, continuez à acheter The Economist.
The Economist
© 2025 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.
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