Il est universellement reconnu que les gens ne risquent pas grand-chose lorsqu’ils commettent un plagiat, même lorsque la phrase qu’ils plagient est “il est universellement reconnu…”. En 2007, des chapitres du roman ‘Orgueil et préjugés’ de Jane Austen ont été envoyés avec quelques modifications mineures à 18 éditeurs, sous le prétexte qu’il s’agissait d’un “nouveau” roman intitulé ‘First Impressions’. Bien qu’il contienne l’une des phrases les plus célèbres de la littérature anglaise, un seul éditeur a dénoncé le fraudeur. “Ma première impression” à la lecture de ‘First Impressions’, a-t-il répondu avec une malice austenienne, a été “une légère irritation”, puis “un éclat de rire”.
Beaucoup ne trouvent pas le plagiat aussi drôle, comme le montre clairement un nouveau livre de l’universitaire Roger Kreuz. Son ouvrage passe en revue vingt siècles de plagiat, du plagiat musical (Bob Dylan) au plagiat littéraire (Dylan Thomas), en passant par le plagiat oratoire (Joe Biden) et celui qui combine tout ce qui précède. Le discours de remerciement de Bob Dylan lors de la remise du prix Nobel de littérature, qui faisait référence à ‘Moby Dick’, faisait écho à une source littéraire moins noble : SparkNotes [site américain de résumés et d’analyses d’œuvres, connu des lycéens et étudiants, ndt].
Une définition vague
Ce livre, qui propose davantage d’anecdotes sur le plagiat qu’une véritable réflexion sur le plagiat, donne l’impression d’une occasion manquée. Le plagiat est un vice ancien – le mot a été emprunté (plagié ?) à un poème de Martial, un écrivain romain – qui semble aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Ce qui constitue un vol intellectuel et ce qui est considéré comme un emprunt ou une inspiration acceptable sont les grandes questions de l’ère de l’IA. Cela vaut tant sur le plan personnel (est-il acceptable d’utiliser l’IA pour rédiger une candidature à un emploi ou une lettre d’amour ?) que sur le plan juridique (les modèles d’IA populaires seront-ils sanctionnés pour avoir été entraînés sur des contenus protégés par le droit d’auteur ?).
“Ce qui constitue un vol intellectuel et ce qui est considéré comme un emprunt ou une inspiration acceptable sont les grandes questions de l’ère de l’IA”
Une partie du problème vient de l’absence de définition précise du plagiat : il peut aller de la copie mot pour mot au vol plus flou de concepts. Comme pour la pornographie, on part du principe que l’on “sait le reconnaître quand on le voit”. Et on en voit beaucoup aujourd’hui, grâce à la technologie. Lorsque Shakespeare a repris la scène de la barge dans ‘Antoine et Cléopâtre’ à partir de Plutarque, il devait la recopier à la main, ce qui était fastidieux. Produire des copies de copies comme Martin Guzzlewit ou Oliver Twiss demandait du temps et de la composition typographique aux imitateurs de Charles Dickens. Depuis l’avènement des touches “Ctrl” et “C”, le plagiat est devenu plus facile… et plus difficile à Ctrl.
LLM, le pillage à grande échelle
C’est encore plus difficile aujourd’hui. Les grands modèles linguistiques (LLM) tels que ChatGPT d’OpenAI et Claude d’Anthropic sont entraînés à partir d’une grande quantité de documents écrits, souvent protégés par des droits d’auteur, ce qui fait que certains considèrent que leurs productions constituent une appropriation illicite du travail des auteurs et autres créateurs. Des écrivains ont intenté des poursuites judiciaires contre des entreprises d’IA. Dans une plainte, les plaignants ont déclaré que les entreprises technologiques se livraient à un “vol systématique à grande échelle”. Anthropic a récemment accepté de verser 1,5 milliard de dollars aux auteurs pour avoir utilisé 7 millions de livres piratés à des fins d’entraînement. (La rédactrice de cet article pourrait recevoir une compensation financière dans le cadre de cet accord pour l’un de ses livres.) Le 15 janvier, deux éditeurs ont demandé à se joindre à un recours collectif contre GoogleAI pour s’être livré à “l’une des violations les plus prolifiques de l’histoire en matière de droits d’auteur”.
“Anthropic a récemment accepté de verser 1,5 milliard de dollars aux auteurs pour avoir utilisé 7 millions de livres piratés à des fins d’entraînement”
Qu’en est-il des utilisateurs de ces LLM ? S’entraîner sur des millions de livres, puis cracher ses propres mots par la suite, est une très bonne définition de ce que fait un écrivain. De plus, selon Roger Kreuz, l’utilisation de ChatGPT ne fait pas de vous un plagiaire, car il ne s’agit pas de copier un seul texte “original”. Il suggère que les LLM font du “ghostwriting” non reconnu. Pour beaucoup, cette interprétation est trop généreuse : il s’agit toujours de plagiat, mais avec un complice IA. C’est un vol à plusieurs niveaux, presque un double crime : l’IA vole et répète souvent les mots sur lesquels elle a été formée, puis vous prenez ces mots, comme si c’étaient les vôtres, pour en tirer profit – le profit de l’imposture.
Une question millénaire
C’est une question épineuse. Mais elle l’a toujours été. La créativité et l’originalité mènent une danse difficile depuis des siècles. La liste des auteurs accusés de vol est un véritable ‘Who’s Who’ de la littérature : Chaucer, Shakespeare, Swift. Certains, il est vrai, ont pris une position de principe : il y a 250 ans, l’écrivain Laurence Sterne a dénoncé les plagiaires qui, comme des apothicaires, se contentent de transvaser le contenu d’un “récipient à un autre”. Il s’est avéré qu’il avait emprunté cette phrase à un autre auteur, Robert Burton. “Comme si, dans toute expression humaine, orale ou écrite, il y avait grand-chose d’autre que du plagiat !” écrivait Mark Twain.
“Le mot latin “plagiarius” signifie “kidnappeur”, un criminel qui, selon la loi romaine, devait être “jeté aux bêtes sauvages lors du premier spectacle public”
On dit souvent que c’est le romantisme et son obsession de l’“originalité” qui ont poussé les gens à s’en soucier. Mais le plagiat a toujours été source d’irritation. Le mot latin “plagiarius” signifie “kidnappeur”, un criminel qui, selon la loi romaine, devait être “jeté aux bêtes sauvages lors du premier spectacle public”. Les auteurs qui ont intenté un procès contre Anthropic pourraient partager ce sentiment.
Il existe une distinction floue mais cruciale entre l’inspiration et le plagiat pur et simple. T.S. Eliot a déclaré que “les poètes immatures imitent, les poètes mûrs volent”. Peu de gens prennent la peine de citer la deuxième partie de la citation, qui précise que “les mauvais poètes défigurent ce qu’ils prennent, et les bons poètes en font quelque chose de mieux, ou du moins de différent”. Tout auteur s’inspire au moins en partie d’autres œuvres. Le procès intenté contre Anthropic a partiellement échoué : un juge a comparé Anthropic à un “lecteur aspirant à devenir écrivain” qui utilise les mots des autres pour “créer quelque chose de différent”.
La nuance juridique moderne
Selon Roger Kreuz, ce qui a vraiment changé la donne, ce n’est pas tant une nouvelle catégorie littéraire qu’une nouvelle catégorie juridique. Avec la création du droit d’auteur au XVIIIe siècle, il est devenu possible de définir clairement les droits de reproduction et de poursuivre efficacement les copies illicites. Selon Robert Douglas-Fairhurst, professeur d’anglais à Oxford, l’écriture “est une profession”, donc “vous devez protéger votre propriété”. Charles Dickens a poursuivi en justice les imprimeurs qui produisaient des contrefaçons, en partie par ressentiment d’auteur, mais aussi pour l’argent.
“Avec la création du droit d’auteur au XVIIIe siècle, il est devenu possible de définir clairement les droits de reproduction et de poursuivre efficacement les copies illicites”
La technologie a également changé la donne : grâce à l’imprimerie, davantage de personnes pouvaient lire et acheter des livres, et vérifier ce qui avait été volé. Elle est en train de changer à nouveau la donne. Les universités se tournent de plus en plus vers l’IA pour repérer les travaux rédigés par l’IA (même si les étudiants utilisent des services tels que Dumb it Down pour rendre leurs travaux alimentés par l’IA plus crédibles). Ceux-ci peuvent être détectés. Chris Caren, le patron de Turnitin, un détecteur de plagiat très populaire, décrit la prose plagiée comme “beige” : “bien écrite, mais pas très dynamique”. Elle présente des tics verbaux : elle affectionne les mots ennuyeux comme “holistique” et particulièrement “notamment”.
La donne est à nouveau en train de changer. Et aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les auteurs qui doivent y réfléchir, mais nous tous. Roger Kreuz note que les mentions de plagiat dans le ‘New York Times’ ont été multipliées par huit depuis les années 1950. Peut-être parce qu’il y en a davantage. Mais aussi, sans doute, parce que c’est amusant. Les histoires de plagiat suivent un arc tragique parfait : un héros imparfait subit un châtiment sévère. C’est un spectacle merveilleux. Et pourquoi vivons-nous, sinon pour divertir nos voisins et rire d’eux à notre tour ? Ou est-ce quelqu’un d’autre qui a dit cela ?
‘Strikingly Similar’ par Roger Kreuz. Cambridge University Press. Non traduit.
The Economist
© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.
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