Finance romantique,
Karl Eychenne
Il y a quelques jours encore, nous vivions naïvement avec l’idée que le pire n’est jamais certain. Les bons jours, il nous arrivait même de caresser l’espoir d’un monde meilleur. Dans l’ensemble, nous étions inaptes à l’effroi. Même la nouvelle la plus sidérante n’invalidait qu’un instant notre douceur de vivre. Cela étant dit, nous avions toujours de bonnes raisons de rester zen. Il y avait le café du matin, la musique dans les oreilles, le papillon posé sur la main. Ces petits riens nous aidaient à tenir la distance face à la béance. De quoi tempérer l’ardeur de l’événement hostile. Mais peut-être devons-nous à Madame Verdurin (‘À la recherche du temps perdu’ de Marcel Proust) la meilleure parade disqualifiant la mauvaise nouvelle du jour.
“Madame Verdurin s’arrêta net au milieu de sa lecture, le regard suspendu à une ligne… et trouva dans le beurre tiède du croissant une sorte de compensation immédiate à l’effroi…”
“Elle tourna la page, prit une seconde bouchée, plus large, et son visage se détendit aussitôt, comme si le beurre chaud avait tempéré la rigueur des nouvelles… ainsi, les catastrophes annoncées perdaient quelque chose de leur âpreté, absorbées dans le rythme régulier de la dégustation…” Ainsi pourrait-on oser paraphraser Proust. Et lorsque la nouvelle du jour avait le profil de la catastrophe, l’hébétude ne durait qu’un instant, “Madame Verdurin s’arrêta net au milieu de sa lecture, le regard suspendu à une ligne… et trouva dans le beurre tiède du croissant une sorte de compensation immédiate à l’effroi…”
Le croissant perdu
Mais il y a des limites à tout, au pouvoir extatique du croissant comme à notre insolente légèreté face à l’abîme. Et ces limites, il semble bien que nous les ayons tutoyées tout récemment. Car nous venons de passer un cran au-dessus en termes de grand fracas. Ainsi le croissant de Mme Verdurin a probablement perdu ce qui le sublimait. Même Proust ne peut rien contre Trump. D’une manière générale, il semblerait que le goût des choses, le cours de la vie, la certitude convenue du lendemain, n’aient plus rien eu à opposer à la charge de l’événement. Groenland.
D’une manière générale, il semblerait que le goût des choses, le cours de la vie, la certitude convenue du lendemain, n’aient plus rien eu à opposer à la charge de l’événement. Groenland.
On peut imaginer Mme Verdurin, sidérée, lâchant son croissant, la magie de son rendez-vous matinal balayée par l’impensé. L’instant figé par l’effroi. Mme Verdurin en serait-elle tombée de sa chaise ? Non. Probablement tout son corps eut été comme pétrifié, les sens asphyxiés par l’intense. Le croissant se retrouverait là, affadi, comme dépossédé de toutes ses vertus, un simple tas de miettes faisant tache au beau milieu de ce tableau surréaliste.
Nous aussi nous avons vécu ce moment. Incapables de trouver la bonne prise face à la nouvelle du jour. Nous nous sommes retrouvés imbéciles, abrutis par l’information, et tellement démunis. Nous attendions que le bon sens se reprenne, mais cela fait bien longtemps qu’il a plié bagage. Ne restait plus que l’absurde instant et l’absence d’horizon. Le temps ne s’est pas seulement arrêté, il a aussi cassé l’aiguille. Comme si plus rien d’autre que le néant ne pouvait désormais perdurer.
Le miracle Davos
Et c’est alors qu’un petit miracle se produisit. Davos. Le pas de recul. Il semblerait que Trump se soit lui-même fait peur. Comme un enfant ayant joué avec des allumettes. Il donnera l’impression d’avancer à reculons durant sa plaidoirie. Qui sait ce qui a bien pu se passer dans sa tête. Probablement pas grand-chose, mais suffisamment pour qu’il se ravise. Vite un autre croissant afin de prévenir la prochaine mauvaise nouvelle.
“La raison souvent n’éclaire que les naufrages”, Helvétius